Sénèque Lettre 9 : le sage se suffit à lui-même mais s’accomplit dans l’amitié

Traduction, réécriture réalisée en 2020 par Ternoise.



Intégralité en vidéo :





Texte :

LETTRE IX : le sage se suffit à lui-même mais s’accomplit dans l’amitié ; ne pas considérer à soi ce qui peut nous être ravi.

Sénèque, la neuvième. Si j’avais été son éditeur, je lui aurais conseillé de diviser en deux cette lettre. La plupart des éditions en français la titrent sur le sens « le sage se suffit à lui-même mais s’accomplit dans l’amitié ». J’y ajoute « ne pas considérer à soi ce qui peut nous être ravi. »
Heureusement, Sénèque n’a jamais eu à se soucier des notables qui prétendent « c’est l’éditeur qui fait la littérature. » Malheureusement, sûrement excellents latinistes, ses traducteurs ont oublié que Sénèque était un écrivain, ayant un style. Ainsi en 2020 cette lettre fut réécrite.

Tu veux savoir si Épicure a raison, dans une de ses lettres, de blâmer ceux qui prétendent que le sage, se suffisant à lui-même, n’a pas besoin d’amis.
Épicure dénonçait le groupe de Stilpon, ces philosophes pour qui l’impassibilité de l’âme constitue le bien suprême. L’ambiguïté est inévitable, si nous traduisons le grec "apatheia", impossibilité d’être affecté, par "impatientia", incapacité de supporter ; car on pourra comprendre le contraire de ce que l’on voulait exprimer. Nous voulons parler de l’homme insensible à toute douleur et on comprendrait celui pour qui toute douleur est insupportable. Il vaudrait peut-être mieux dire une âme invulnérable, ou une âme au-dessus de toute souffrance.

Nous différons de ce mouvement : notre sage triomphe de toutes adversités, en les ressentant, le leur ne les ressent pas !
Le point commun entre eux et nous, c’est que le sage trouve tout en lui. Toutefois il désire avoir un ami, un voisin avec qui partager ses repas. Il se suffit tellement, qu’il sait se contenter d’une partie de lui-même : s’il perd une main par la maladie ou sous le fer de l’ennemi, ou qu’un accident le prive d’un oeil, il est satisfait de ce qui lui reste. Mutilé, privé de ses membres, il demeurera aussi serein qu’avec un corps intact. Ce qui lui manque, il ne le regrette pas ; mais il préfère ne pas en être privé. Le sage se suffit, ne signifie pas qu’il ne veuille point d’ami, mais qu’il peut s’en passer ; et quand je dis qu’il le peut, j’entends qu’il supporte également sereinement sa perte. Il ne restera d’ailleurs jamais longtemps sans un ami, pouvant le remplacer dès qu’il le veut. Comme Phidias refait rapidement une statue s’il en perd une, le sage, aussi habile dans l’art de créer de l’amitié, réussit promptement à remplir la place vacante.
Comment, dis-tu, y parvient-il aussi prestement ? Je te le dévoilerai si tu acceptes que cette confidence constitue le paiement de cette lettre. Hécaton affirme : « Voici un secret pour se faire aimer sans drogues, ni herbe, ni paroles magiques de sorcière : aimez et on vous aimera. »
La différence chez l’agriculteur entre semer et moissonner, se retrouve chez le sage entre acquérir et posséder un ami. Le philosophe Attale répétait souvent : « Il est plus doux d’acquérir un ami que de l’avoir, comme l’artiste jouit plus à peindre son tableau qu’à l’avoir achevé. » Absorbé par son œuvre, l’inquiétude créatrice constitue un inexprimable enchantement. Le plaisir n’est plus si vif quand l’oeuvre est finie, le peintre jouit alors du fruit de son art, il jouissait de l’art même en maniant le pinceau. De même, dans nos enfants, l’adolescence porte plus de fruits mais leurs premières années charment davantage.

Revenons à notre propos. Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne serait-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas en friche. Il le souhaite, non pas comme Épicure le prétend dans sa lettre, « pour avoir quelqu’un à son chevet en cas de maladie, quelqu’un qui le secoure dans les fers ou dans le besoin » mais un homme qui malade sera assisté par lui, qu’il arrachera aux griffes d’ennemis.
Ne voir que soi, n’embrasser l’amitié que pour soi, quel méchant calcul : cette sorte d’amitié finira comme elle a commencé ; on a voulu s’assurer d’un auxiliaire de circonstance mais aux premières difficultés, il s’enfuira.
Ce sont amitiés passagères, comme dit le peuple. L’ami choisi par intérêt, plait aussi longtemps qu’il est utile. De là cette foule d’amis autour des fortunes florissantes ; la faillite venue, quelle solitude ! Les amis de ce genre fuient à la moindre épreuve. De là tant de ces odieux exemples, les uns vous abandonnent, les autres vous trahissent. Il est finalement naturel que la fin réponde au commencement : qui s’est lié par intérêt sera séduit par tout intérêt supérieur.
Quel est donc mon but en prenant un ami ? c’est d’avoir quelqu’un pour qui mourir, quelqu’un à suivre en exil, à sauver, s’il le faut aux dépens de ma vie.
Leur prétendue amitié n’est pas de l’amitié mais un trafic, l’intérêt en est le mobile et le but.


La suite de cette Lettre 9 version 2020.






Votre commentaire ou réflexion


Sénèque
page 1
 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Forum 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Biographie 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Lettres à Lucilius  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Théâtre 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Autres Oeuvres  
le regard de seneque selon tableau Rubens
citations essentielles 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Les livres 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Héritiers de Seneque  
le regard de seneque selon tableau Rubens
Plan du site 
le regard de seneque selon tableau Rubens
Contact