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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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le sage se fait des amis





Sénèque
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LETTRE IX : Pourquoi

le sage se fait des amis

.

Epicure a-t-il raison de blâmer, dans une de ses lettres, ceux qui disent que le
sage se suffit à lui-même et partant n’a pas besoin d’amis ? voilà ce que tu
veux savoir. Epicure s’attaquait à Stilpon et à ceux qui voient le bien suprême
dans une âme qui ne souffre de rien. L’ambiguïté est inévitable, si nous voulons
rendre apathie par un seul mot précis et mettre impatientiam : car on pourra
comprendre le contraire de ce que nous donnons à entendre. Nous voulons désigner
l’homme qui repousse tout sentiment du mal, et on l’entendrait de celui pour
qui tout mal est insupportable : vois donc s’il n’est pas mieux de dire une âme
invulnérable, ou une âme placée en dehors de toute souffrance. Voici en quoi
nous différons des Mégariques : notre sage est invincible à toutes les
disgrâces, mais il n’y est pas insensible ; le leur ne les sent même pas. Le
point commun entre eux et nous, c’est que le sage se suffit : toutefois il
désire en outre les douceurs de l’amitié, du voisinage, du même toit, bien qu’il
trouve en soi assez de ressources. Il se suffit si bien à lui-même, que souvent
une partie de lui-même lui suffit, s’il perd une main par la maladie ou sous le
fer de l’ennemi. Qu’un accident le prive d’un oeil, il est satisfait de ce qui
lui reste : mutilez, retranchez ses membres, il demeurera aussi serein que quand
il les avait intacts. Les choses qui lui manquent, il ne les regrette pas ; mais
il préfère n’en pas être privé. Si le sage se suffit, ce n’est pas qu’il ne
veuille point d’ami ; c’est qu’il peut s’en passer ; et quand je dis qu’il le
peut, j’entends qu’il en souffre patiemment la perte. Il ne sera jamais sans un
ami ; il est maître de le remplacer sitôt qu’il le veut. Comme Phidias, s’il
perd une statue, en aura bientôt fait une autre ; ainsi le sage, ce grand
artiste en amitié, trouve à remplir la place vacante. Comment, dis-tu, peut-il
faire si vite un ami ? Je te le dirai si tu veux bien que dès à présent je te
paye ma dette, et que pour cette lettre nous soyons quittes. Hécaton a dit : «
Voici une recette pour se faire aimer sans drogues, ni herbe, ni paroles
magiques de sorcière. Aimez, on vous aimera.
» Ce qu’il y a de différence pour
l’agriculteur entre moissonner et semer existe entre tel qui s’est fait un ami
et tel qui s’en fait un. Le philosophe Attale disait souvent : « Il est plus
doux de faire que d’avoir un ami, comme l’artiste jouit plus à peindre son
tableau qu’à l’avoir peint.
» Occupé qu’il est à son oeuvre avec tant de
sollicitude, que d’attraits pour lui dans cette occupation même ! L’enchantement
n’est plus si vif quand, l’oeuvre finie, sa main a quitté la toile ; alors il
jouit du fruit de son art : il jouissait de l’art même lorsqu’il tenait le
pinceau. Dans nos enfants l’adolescence porte plus de fruits ; mais leurs
premiers ans charment davantage.

Revenons à notre propos. Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins
un ami, ne fût-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste
pas sans culture, et non, comme Epicure le dit dans sa lettre, pour avoir qui
veille à son lit de douleur, qui le secoure dans les fers ou dans le besoin,
mais un homme qui malade soit assisté par lui, et qui enveloppé d’ennemis soit
sauvé par lui de leurs fers. Ne voir que soi, n’embrasser l’amitié que pour soi,
méchant calcul : elle finira comme elle a commencé. On a voulu s’assurer d’un
auxiliaire contré la captivité ; mais au premier bruit de chaînes plus d’ami. Ce
sont amitiés du moment, comme dit le peuple. Choisi dans votre intérêt, je vous
plais, tant que je vous sers. De là cette foule d’amis autour des fortunes
florissantes ; abattues, quelle solitude ! les amis fuient les lieux d’épreuve.
De là tant de ces déloyaux exemples, de ces lâchetés qui vous abandonnent, de
ces lâchetés qui vous trahissent. Il faut bien que le début et le dénouement se
répondent. Qui s’est fait ami par intérêt sera séduit par quelque avantage
contraire à cette amitié, si, en elle, une autre chose qu’elle l’attirait.
Pourquoi est-ce que je prends un ami ? afin d’avoir pour qui mourir, d’avoir qui
suivre en exil, de qui sauver les jours, s’il le faut, aux dépens des miens.
Cette autre union que tu me dépeins est un trafic, ce n’est pas l’amitié : un
profit l’appelle, il y va ; le gain à faire, voilà son but. Nul doute qu’il y
ait quelque ressemblance entre cette vertu et l’affection des amants : l’amour
peut se définir la folie de l’amitié. Eh bien ! éprouve-t-on jamais cette folie
dans un but de lucre, par ambition, par vanité ? C’est par son propre feu que
l’amour, insoucieux de tout le reste, embrase les âmes pour la beauté physique,
non sans espoir d’une mutuelle tendresse. Eh quoi ! un principe plus noble
produirait-il une affection honteuse ? « Il ne s’agit pas ici, dis-tu, de savoir
si l’amitié est à rechercher pour elle-même ou dans quelque autre vue ; si c’est
pour elle-même, celui-là peut s’approcher d’elle qui trouve son contentement en
soi.
» Et de quelle manière s’en approche-t-il ? comme de la plus belle des
vertus, sans que le lucre le séduise, ou que les vicissitudes de fortune
l’épouvantent. On dégrade cette majestueuse amitié quand on ne veut d’elle que
ses bonnes chances. Cette maxime : le sage se suffit, est mésinterprétée, cher
Lucilius, par la plupart des hommes : ils repoussent de partout le sage et
l’emprisonnent dans son unique individu. Or il faut bien pénétrer le sens et la
portée de ce que cette maxime promet. Le sage se suffit quant au bonheur de la
vie, mais non quant à la vie elle-même. Celle-ci a de nombreux besoins : il ne
faut pour le bonheur qu’un esprit sain, élevé et contempteur de la Fortune. Je
veux te faire part encore d’une distinction de Chrysippe : « Le sage, dit-il, ne
manque de rien, et pourtant beaucoup de choses lui sont nécessaires : rien au
contraire n’est nécessaire à l’insensé, qui ne sait faire emploi de rien, et
tout lui manque.
» Le sage a besoin de mains, d’yeux, de mille choses d’un usage
journalier et indispensable, mais rien ne lui fait faute ; autrement il serait
esclave de la nécessité : or il n’y a pas de nécessité pour le sage. Voilà
comment, bien qu’il se suffise, il faut au sage des amis. Il les souhaite les
plus nombreux possible, mais ce n’est pas pour vivre heureusement : il sera
heureux même sans amis. Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses
éléments : c’est en nous que nous le cultivons ; c’est de lui-même qu’il sort
tout entier. On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors
quelque part de soi. « Quelle sera cependant l’existence du sage sans amis,
abandonné, plongé dans les cachots, ou laissé seul chez un peuple barbare, ou
retenu sur les mers par une longue traversée, ou exposé sur une plage déserte ?
» Il sera comme Jupiter qui, dans la dissolution du monde où se confondent en un
seul chaos les dieux et la nature un moment expirante, se recueille absorbé dans
ses propres pensées. Ainsi fait en quelque façon le sage : il se replie en soi,
il se tient compagnie. Tant qu’il lui est permis de régler son sort à sa guise,
il se suffit, et néanmoins prend femme ; il se suffit, et devient père, et il ne
vivrait pas, s’il lui fallait vivre seul. Ce qui le porte à l’amitié, ce n’est
nullement l’intérêt ; c’est un entraînement de la nature, laquelle ainsi qu’à
d’autres choses a attaché un charme à l’amitié. La solitude nous est aussi
odieuse que la société de nos semblables nous est attrayante ; et comme la
nature rapproche l’homme de l’homme, de même encore un instinct pressant
l’invite à se chercher des amis. Mais si attaché qu’il soit à ceux qu’il s’est
faits, bien qu’il les mette sur la même ligne, souvent plus haut que lui, le
sage n’en restreindra pas moins sa félicité dans son coeur et dira ce qu’a dit
Stilpon qu’Epicure malmène dans une de ses lettres. Stilpon, à la prise de sa
ville natale, avait perdu ses enfants, perdu sa femme, et de l’embrasement
général il s’échappait seul et heureux pourtant, quand Démétrius, que nombre de
villes détruites avaient fait surnommer Poliorcète, lui demanda s’il n’avait
rien perdu ? « Tous mes biens, répondit-il, sont avec moi. » Voilà l’homme fort,
voilà le héros ! Il a vaincu la victoire même de son ennemi : « Je n’ai rien
perdu,
» lui dit-il, et il le réduit à douter de sa conquête. « Tous mes biens
sont avec moi,
» justice fermeté, prudence et ce principe même qui ne compte
comme bien rien de ce que peuvent ravir les hommes. On admire certains animaux
qui passent impunément au travers des feux ; combien est plus admirable l’homme
qui du milieu des glaives, des écroulements, des incendies, s’échappe sans
blessure et sans perte ! Tu vois qu’il en coûte moins de vaincre, toute une
nation qu’un seul homme. Ce mot de Stilpon est celui du stoïcien : lui aussi
emporte ses richesses intactes à travers les villes embrasées ; car il se suffit
à lui-même, il borne là sa félicité.

Ne crois pas qu’il n’y ait que nous qui ayons à la bouche de fières paroles ; ce
même censeur de Stilpon, Epicure a fait entendre un mot semblable que tu peux
prendre comme cadeau, bien que ce jour-ci soit soldé. « Celui qui ne se trouve
pas amplement riche, fût-il maître du monde, est toujours malheureux.
» Ou, si
la chose te semble mieux énoncée d’une autre manière, car il faut s’asservir
moins aux paroles qu’au sens : « Celui-là est misérable qui ne se juge pas très
heureux, commandât-il à l’univers.
» Vérité vulgaire, comme tu vas le voir,
dictée qu’elle est par la nature ; tu trouveras dans un poète comique :
N’est pas heureux qui ne pense point l’être.

Qu’importe en effet quelle situation est la tienne, si elle te semble mauvaise ?
« Quoi ! vas-tu m’objecter, ce riche engraissé d’infamie, qui a tant d’esclaves,
mais bien plus de maîtres, pour être heureux n’a-t-il qu’à se proclamer tel ?
»
Je réponds qu’il s’agit non de ses dires, mais de son sentiment, non de son
sentiment d’un jour, mais de celui de tous les instants. N’ayons peur qu’un
aussi rare trésor que le bonheur tombe aux mains d’un indigne. Hormis le sage,
nul n’est content de ce qu’il est : toute déraison est travaillée du dégoût
d’elle-même.


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