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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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la philosophie s occupe des ames ne court pas aprÈs les mots





Sénèque
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[9,0] LIVRE NEUVIEME.

[9,75] LXXV. LA PHILOSOPHIE NE COURT PAS APRÈS LES MOTS;
ELLE S'OCCUPE DES AMES.

Vous vous plaignez de ce que mes lettres ne sont plus aussi
soignées? - Mais à quoi bon tant de soin, à moins qu'on ne
veuille parler d'une manière affectée? Si nous étions ensemble,
assis l'un à côté de l'autre ou en train de nous promener,
je m'énoncerais sans art et sans effort; de même je ne veux
dans mes lettres ni recherche ni apprêt. Si la chose était possible,
j'aimerais mieux vous montrer mes sentiments que de
vous les dire. Quand même il m'arriverait de disputer, on ne
me verrait ni frapper du pied, ni agiter les mains, ni hausser
la voix , je laisserais tout cela pour les orateurs. Content de
vous faire entendre ma pensée sans bassesse comme sans enflure,
je m'efforcerais uniquement de vous prouver que je pense
tout ce que je dis, et que non seulement je le pense, mais que
j'y tiens beaucoup.

Un homme n'embrasse pas ses enfants comme sa maitresse;
cependant l'affection se fait jour à travers le baiser paternel,
quelque chaste, quelque réservé qu'il soit.
A Dieu ne plaise que je veuille condamner à la maigreur
et à la sécheresse les discours qui portent sur des sujets aussi
élevés ; la philosophie ne renonce pas à l'esprit, quoiqu'elle
défende de trop s'occuper du choix des mots. Que notre but soit
celui-ci: dire ce que nous pensons; penser ce que nous disons;
mettre d'accord notre vie avec nos discours.

Il a-tenu ce qu'il promet, celui qui se trouve le même quand on le voit
et quand on l'entend. Pour juger ce qu'il est, ce qu'il vaut, examinez s'il
est un. Nos discours doivent viser à l'utile, et non à l'agréable.
Si cependant l'éloquence s'y joint sans affectation, si elle s'offre
d'elle-même, ou si elle coûte peu, à la bonne heure ; qu'elle se
mette à la suite du sujet. Qu'elle s'occupe de le faire valoir,
plutôt que de se faire valoir elle-même. Il est des sciences qui
sont uniquement du ressort de l'esprit; celle-ci est du domaine de l'âme.

Le malade ne cherche point un médecin qui parle bien,
mais qui guérisse; mais s'il lui arrive que ce même
homme qui est en état de le guérir disserte habilement sur le
traitement à suivre, il n'en sera que plus satisfait. Malgré tout,
ce ne sera pas d'avoir trouvé un médecin bien disant qu'il devra
se féliciter: c'est tout comme si un pilote était beau en
même temps qu'habile! Pourquoi faire tant de frais pour chatouiller,
pour charmer mes oreilles ? c'est le feu, c'est le fer,
c'est la diète qu'il me faut : c'est pour cela que je vous ai fait
venir; il s'agit de traiter une maladie invétérée, grave, contagieuse ;
vous avez autant à faire qu'un médecin en temps de peste.

Et vous vous occupez de mots? Ce sera déjà bien assez,
si vous pouvez suffire aux choses. Quand aurez-vous appris tout
ce qu'il faut apprendre? Quand donc ce que vous avez appris
sera-t-il assez gravé dans votre âme pour ne s'effacer jamais ?
Quand l'aurez-vous mis en pratique ? Car il n'en est pas des
sciences philosophiques comme de tant d'autres, qu'il suffit de
confier à sa mémoire ; il faut encore s'efforcer de les mettre en
pratique. L'homme heureux en pareille matière n'est pas
celui qui sait, mais celui qui fait.

Quoi! me direz-vous, n'est-il point de degré au-dessous de
lui? Arrive-t-on tout d'un coup à la sagesse ? - Je ne le pense
pas :en effet, celui qui commence à être en progrès, quoiqu'il
soit encore au nombre des ignorants , en est cependant
séparé par un immense intervalle; et même, entre ceux qui
sont en progrès, il existe de notables différences.

On les divise ordinairement en trois classes. Les premiers sont ceux
qui ne possèdent pas encore la sagesse, mais qui ont pris pied dans
son voisinage. Mais, pour en être près, on n'est pas moins dehors. -
Vous me demandez quels sont ceux-là? - Ce sont les
hommes qui se sont dépouillés de toutes les passions et de tous
les vices; qui ont appris tout ce qu'ils devaient savoir, mais
que l'expérience n'a pas encore rendus sûrs d'eux-mêmes,
et qui ne savent pas se servir de leur avantage. Cependant ils
ont déjà gagné de ne pouvoir retomber dans les excès qu'ils
ont fuis : ils sont assez avancés pour ne plus rétrograder; mais
ils ne sont pas encore suffisamment convaincus de leurs progrès,
et comme je vous le disais dans une de mes lettres, ils
ne savent pas qu'ils savent. Ils jouissent déjà de leur vertu,
mais ils n'osent s'y fier. Il est des philosophes qui désignent ce
genre de progrès, en disant qu'ils sont délivrés des maladies,
mais non des affections de l'âme, et qu'ils sont encore sur un
terrain glissant, parce que personne n'est à l'abri des tentations
du vice, tant qu'on ne l'a pas chassé entièrement, et qu'on ne l'a
chassé entièrement qu'en mettant la sagesse en sa place.

Je vous ai déjà plusieurs fois expliqué la différence qui existe
entre les maladies et les affections de l'âme; pourtant je vais
vous la rappeler encore. Les maladies de l'âme sont des vices
tenaces, invétérés; par exemple, l'avarice et l'ambition portées
à l'excès, quand elles se sont emparées de l'âme, qu'elles l'ont
enlacée et sont devenues son perpétuel tourment. Pour en finir,
la maladie, est une appréciation opiniâtrement fausse des choses,
comme de désirer avec ardeur ce qu'on doit désirer médiocrement;
ou bien, si vous l'aimez mieux ainsi, de soupirer avec
excès pour des objets qu'on doit rechercher faiblement ou
même ne pas rechercher du tout; ou d'estimer trop haut des
choses auxquelles on doit attacher peu ou point de prix. Les
affections sont des mouvements de l'âme, blâmables, subits,
impétueux, qui, accumulés et négligés, deviennent une maladie,
tout ainsi qu'un rhume, nouveau encore, produit la toux;
et la toux, continue et invétérée, la phthisie. Ainsi, ceux qui
ont fait le plus de progrès sont affranchis des maladies, mais
sont encore sujets aux affections, tout avancés qu'ils sont déjà.

La seconde classe se compose de ceux qui se sont débarrassés
des maladies et des affections les plus importantes de l'âme;
mais non de telle façon qu'ils soient bien sûrs de leur santé: en
effet, les rechutes sont encore possibles.

La troisième classe comprend ceux qui sont affranchis de
beaucoup de vices essentiels, mais non de tous : elle s'est débarrassée
de l'avarice, mais elle est encore sujette à la colère ;
elle n'est plus sollicitée par le libertinage, mais toujours par
l'ambition; elle ne désire plus, mais elle craint encore; toutefois
cette crainte même a ses degrés ; on est ferme dans certains
cas; et, dans quelques autres, on recule lâchement; on
méprise la mort, on redoute la douleur.

Arrêtons-nous à cette dernière classe; nous serons encore fort
heureux, si l'on veut nous y admettre. Un heureux naturel secondé
par une application forte et continue conduit à la seconde
place; mais le troisième rang n'est point à dédaigner. Voyez
combien de méchancetés se font autour de vous; il n'est point
de crimes odieux dont on n'ait quelque exemple sous les yeux.
Voyez combien de progrès fait chaque jour la perversité, combien
de désordres publics et privés se commettent sans cesse,
et vous conviendrez que c'est déjà beaucoup pour nous, que de
ne pas être comptés parmi les plus méchants.

Mais, me direz-vous, j'espère pouvoir me classer plus honorablement.
- Je le souhaite bien plus que je ne m'en flatte.
Nous avons l'esprit préoccupé ; nous tendons à la vertu sans
nous être dégagés des liens du vice ; j'ai honte de le dire, nous
nous occupons de l'honnête, quand nous n'avons rien de mieux
à faire. Cependant, quelle belle récompense nous attend, si
nous savons rompre avec nos occupations et avec les maux qui
nous enchaînent si fortement! Les désirs et les craintes ne
nous poursuivront plus ; inaccessibles aux terreurs, incorruptibles
aux voluptés, nous ne redouterons ni la mort, ni les
dieux; nous saurons que la mort n'est pas un mal, et que les
dieux ne sont point méchants. Celui qui fait le mal est un être
faible, non moins que celui à qui on le fait : les êtres parfaits
sont incapables de nuire. Si nous avons la force de dépouiller
nos erreurs, si nous parvenons à nous élever, de l'espèce de
fange où nous sommes plongés, aux sublimes hauteurs de la
sagesse, une parfaite tranquillité d'âme nous attend, et avec
elle une liberté absolue.
- Mais cette liberté, en quoi consiste-t-elle ? - A ne craindre
ni les hommes ni les dieux; à fuir toute action honteuse et tout excès ;
à jouir d'un pouvoir illimité sur soi-même.
C'est un avantage inappréciable d'être maître de soi.


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