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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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le bon ce qui est honnete





Sénèque
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[8,74] LXXIV.
QU'IL N'Y A DE BON QUE CE QUI EST HONNETE.

Votre lettre m'a fait plaisir et m'a tiré de la langueur où
j'étais ; elle a aussi ravivé ma mémoire qui commence à devenir
lente et paresseuse. Balanceriez-vous, mon cher Lucilius,
à regarder comme la principale source du bonheur la conviction qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête?
Ceux qui donnent la préférence aux autres biens, tombent au pouvoir
de la fortune et cessent de s'appartenir; tandis que l'homme
qui a renfermé toutes les sortes de biens dans l'honnête, possède
le bonheur au dedans de lui-même. L'un est affligé de la perte
de ses enfants, l'autre est inquiet de leur maladie, un autre
est triste de leur honte et de l'infamie qu'ils ont encourue.

Celui-ci est tourmenté par l'amour de la femme de son voisin,
celui-là de la sienne. Vous verrez des gens qu'un échec met
au supplice ; d'autres que les honneurs importunent. Mais
parmi ce peuple de mortels voués au malheur, la classe la plus
nombreuse est celle qu'agite la crainte de la mort qui menace
l'homme de toutes parts ; car où n'est-elle pas ? Aussi, les
voit-on, comme ceux qui se trouvent en pays ennemi, avoir
sans cesse l'oeil ouvert, tourner la tête au moindre bruit. Si
l'on n'a pas su bannir cette crainte de son esprit, on vit dans
des battements de coeur continuels. Vous trouverez aussi des
hommes exilés et privés de tous leurs biens; des gens pauvres
au sein de la richesse, ce qui est la plus cruelle des misères ;
d'autres ayant fait naufrage, ou, ce qui leur ressemble beaucoup,
des gens que la colère des peuples, ou l'envie, ce fléau
des supériorités, a frappés au milieu de leur calme insoucieux,
à peu près comme ces tempêtes formées au milieu de la sécurité
qu'inspire le calme, ou bien ces coups de tonnerre subits
qui font trembler tous les lieux d'alentour. Car, de même que
la fondre frappe de stupeur ceux qui l'ont vue tomber, non
moins que ceux qu'elle a atteints ; de même, dans les catastrophes
violentes où un seul est écrasé par le malheur, la
crainte et la possibilité d'une pareille souffrance abattent les
autres et les rendent aussi tristes que ceux qui souffrent. Il n'est
personne que n'inquiètent les maux qui fondent soudainement
sur autrui. Comme on voit les oiseaux s'effrayer du bruit même
d'une fronde vide, ainsi il n'est pas besoin des coups du sort pour
nous tourmenter; c'est assez du bruit qui les précède.

Il n'y a donc pas de bonheur possible pour l'homme qui est
dominé par cette opinion ; car le bonheur ne se trouve que là où
il n'y a pas de crainte : on vit mal au milieu des alarmes. Quiconque
s'est abandonné aux caprices du hasard, se prépare d'innombrables
sujets de trouble et d'inquiétude : il n'y a qu'un
seul moyen d'arriver à la sécurité : c'est de mépriser les choses
extérieures, et de s'en tenir à l'honnête. Car l'homme qui préfère
quelque chose à la vertu ou reconnait d'autres biens
qu'elle, cet homme tend les mains à la fortune, et attend avec
anxiété qu'elle lui jette quelqu'une de ses faveurs.

Représentez-vous la fortune comme donnant des jeux, et lançant,
au milieu de cette immense assemblée de l'humanité, les honneurs,
les richesses et le crédit : de ces biens, les uns se déchirent
entre les mains de ceux qui s'en disputent le pillage, les
autres sont l'objet de partages infidèles; d'autres ont coûté
bien cher à ceux à qui ils étaient échus en partage; d'autres
encore arrivent à des gens qui s'occupaient de tout autre
chose, comme aussi ils échappent à ceux qui ont trop d'ambition,
et glissent des mains qui les ramassent avec trop
d'avidité. Mais ceux-là mêmes à qui le pillage a le mieux
réussi, ne jouissent jamais longtemps de leur butin. Ainsi les
mieux avisés s'éloignent du théâtre au moment. où ils voient
apporter les présents ; ils savent que la plus petite part coûte
cher. Personne n'a la pensée d'en venir aux mains avec celui
qui se retire ; personne ne le poursuit de ses coups au dehors
c'est autour du butin qu'est la mêlée. La même chose arrive
pour les biens que la fortune fait tomber d'en haut. Nous
suons, nous nous démenons, nous nous désolons de ne pas
avoir plus de deux mains, malheureux que nous sommes !
Préoccupés d'une seule pensée, nous trouvons trop lente
l'arrivée de ces faveurs qui irritent nos désirs, et qui, attendues
de tous, ne doivent advenir qu'à un petit nombre. On
voudrait aller au-devant d'elles, quand elles tombent; nous
triomphons si nous avons attrapé quelque chose, et si d'autres
ont perdu l'espoir de rien attraper: cependant cette vile proie,
il faudra la payer de quelque grand malheur, ou tout au moins
en reconnaitre le néant. Quittons donc ces jeux, et laissons le
champ libre aux pillards ! Qu'ils attendent ces biens suspendus
sur eux, et qui les tiennent en suspens.

Quiconque a formé le projet d'être heureux ne doit avoir en
vue qu'un seul bien, l'honnête; car s'il en admet quelque autre,
c'est d'abord faire injure à la providence, puisqu'il arrive
beaucoup de malheurs aux gens de bien, et que tout ce qu'elle
nous donne est mesquin et bien passager comparativement à
la durée de l'univers. De là vient qu'interprètes ingrats des
oeuvres de la Divinité, nous nous plaignons de ne posséder
jamais ou de n'avoir qu'en petit nombre des avantages incertains
et fugitifs. De là vient que nous ne voulons ni vivre ni
mourir; la haine de la vie et la crainte de la mort nous dominent à la fois.
Nous chancelons dans toute espèce de résolution, et rien de ce
qui nous arrive d'heureux ne nous satisfait entièrement. Mais la cause de tout
cela, c'est que nous n'avons pas encore atteint ce bien immense et suprême
qui doit fixer sans retour notre volonté, parce qu'il n'y a rien au-dessus
de la perfection. - Vous me demandez pourquoi la vertu n'a
besoin de rien ?- C'est que, contente de ce qu'elle a, elle ne
désire jamais ce qu'elle n'a pas ; puis il n'est rien qui n'ait
du prix pour elle, parce que tout lui suffit. Ecartez-vous de
cette opinion, et il n'y a plus ni devoir ni intégrité.

Quiconque veut se vouer à l'un et à l'autre, s'expose à souffrir beaucoup
de ce qu'on appelle des maux, et il lui faut sacrifier une
grande partie des jouissances dont nous nous repaissons
comme de biens réels. Mais c'en est fait du courage qui doit
faire du péril son élément ; c'en est fait de la grandeur d'äme,
qui ne peut briller qu'en méprisant comme des bagatelles
tous les objets que le vulgaire ambitionne comme un si grand
avantage; c'en est fait de la reconnaissance et de ses démonstrations
qui deviennent une fatigue, du moment où l'on connait
quelque chose de préférable à la vertu, et où l'on cesse
de viser à la perfection.

Mais, pour n'en pas dire davantage sur ce point, ou ces biens
ne sont pas ce qu'on les fait, ou l'homme est plus heureux que
Dieu, qui n'en jouit pas comme nous. En effet, ni la débauche,
ni les plaisirs de la table, ni les richesses, ni aucune de ces voluptés
qui séduisent l'homme et le portent à de honteux excès,
ne sont du domaine de la Divinité. Il faut donc conclure qu'il
n'est pas de biens pour Dieu, ou que ceux dont il manque ne sont
pas de véritables biens. Ajouter, à cela que, parmi ces prétendus
biens, il en est plusieurs dont les animaux jouissent à un
plus haut degré que l'homme. Ils mangent avec plus d'appétit;
les plaisirs de l'amour les fatiguent moins ; ils ont des forces
plus grandes et plus soutenues: d'où il suit qu'ils sont plus
heureux que l'homme. Ils vivent, en effet, étrangers à la méchanceté
et au crime ; leurs jouissances, plus multipliées et
plus faciles, ne sont troublées par aucun sentiment de pudeur,
par aucune crainte de repentir. Jugez maintenant si le nom
de bien est dû aux voluptés où l'homme l'emporte sur Dieu.

C'est dans l'àme que nous devons renfermer le souverain
bien; il se corrompt en passant de la partie la plus noble de
notre être à la plus vile, et il tombe dans le domaine des sens
qui sont plus actifs chez les animaux privés de la parole. Le
but de notre félicité ne doit point être mis dans la chair.
Les vrais biens sont ceux que la raison procure : ils sont solides
et durables ; ils ne peuvent ni périr, ni décroître, ni s'amoindrir.
Les autres ne sont que de convention : ils n'ont de
commun avec les biens que le nom ; leur essence est tout
autre. Qu'on les appelle donc des avantages, ou, suivant
notre expression latine, des produits ; mais sachons que ce
sont des attributs, et non des parties de notre nature ; qu'ils
soient à nous, mais n'oublions pas qu'ils sont hors de nous.

Quelque accès que nous leur laissions, ne les comptons jamais
que pour des possessions viles et subalternes, qui ne valent pas
qu'on en tire vanité. Quoi de plus fou en effet que de s'applaudir
d'une chose dont on n'est pas l'auteur? Que tous ces biens
nous approchent, mais sans s'attacher à nous, afin que, s'ils
nous sont enlevés, ils le soient sans nous déchirer. Servons-nous en
modestement et avec discrétion, comme d'un dépôt
que nous devons rendre un jour. Ne pas en subordonner
la possession à la raison, c'est vouloir ne pas les garder longtemps ;
car le bonheur qui ne sait pas se modérer s'étouffe lui-même.

Quiconque met sa confiance dans des biens essentiellement
fugitifs en est bientôt abandonné, ou, s'il n'en est
pas abandonné, y trouve un sujet de tourment. Il y a peu de
gens à qui il ait été donné de se séparer doucement de la prospérité ;
les autres tombent parmi les ruines des choses qui les
soutenaient, et cela même qui les avait élevés est la cause de
leur chute. Il faut donc prendre conseil de la prudence, qui
en restreindra l'usage dans les limites d'une sage économie;
car l'abus des richesses prépare et accélère leur perte, et
jamais les grandes fortunes n'ont duré, si la raison n'en modérait l'usage.

C'est ce que vous montrera le sort de beaucoup
d'Etats dont la puissance gigantesque est tombée dans sa fleur
même, et chez qui le défaut de modération a détruit tout ce
qu'avait conquis la valeur. Voilà des événements contre lesquels
il faut se prémunir. Puisque aucun rempart n'est inexpugnable
pour la fortune, c'est dans l'intérieur de la place qu'il
faut nous retrancher ; si cette retraite est sûre, l'homme peut
essuyer des assauts, mais non être pris. - Vous me demandez
en quoi consiste cet appareil défensif? - C'est à ne point s'indigner
des événements; à comprendre que ces accidents qui
nous semblent autant de maux tendent à la conservation du
grand tout, et que ce sont autant d'anneaux de la vaste chaîne du
monde. Que l'homme trouve bon tout ce que Dieu a trouvé
bon, et qu'il ne soit fier de lui-même et de ses actions, qu'autant
qu'il sera devenu invincible, qu'il tiendra les maux sous ses
pieds, et que, par la force de sa raison, la plus puissante de
toutes les armes, il se sera mis au-dessus des caprices du hasard,
au-dessus de la douleur et des outrages. Aimez la raison,
car l'amour de la raison vous défendra contre les plus rudes
assauts. L'attachement des bêtes féroces pour leurs petits leur
fait braver l'épieu du chasseur ; leur fureur et leur emportement
aveugle les rendent indomptables. Parfois la passion de la
gloire emporte les jeunes coeurs au point de leur faire mépriser
le fer et la flamme ; parfois aussi la seule apparence, l'ombre
de la vertu, pousse les hommes à une mort volontaire. Autant
la raison est supérieure par la force et par la constance à ces
mouvements passagers, autant elle l'emportera sur eux par
son impétuosité, quand il s'agira de traverser les alarmes et les périls.

Vous n'en êtes pas plus avancé, me disent mes adversaires,
pour soutenir qu'il n'y a pas d'autre bien que l'honnête. Ce
retranchement ne vous exemptera ni ne vous garantira des
coups de la fortune. Vous comptez, dites-vous, comme des
biens, d'avoir des enfants attachés à leurs devoirs, une patrie
bien ordonnée, et des parents vertueux. Cependant vous ne
pouvez considérer de sang-froid leurs périls; vous vous troublerez
à la vue de votre patrie assiégée, de la mort de vos
enfants, de la servitude de vos parents. - A ce raisonnement
j'opposerai d'abord la réponse de nos maitres ; puis j'ajouterai
celle que, selon moi, l'on devrait faire. Il faut former une
catégorie particulière des avantages qui nous quittent, pour
faire place à des inconvénients : tels sont la santé que nous
perdons pour passer à l'état de maladie; la vue, qui, en s'éteignant,
nous plonge dans la cécité ; l'affaiblissement des
jambes, qui non seulement ôte toute activité à l'homme, mais
encore le rend impotent. Les événements dont nous avons
parlé tout à l'heure n'ont pas les mêmes suites, vous allez le
comprendre. - Que je perde un ami sincère, je n'ai pas à
craindre qu'il soit remplacé par un faux ami ; que mes enfants
aient répondu à mon affection, il ne s'ensuit pas que des
enfants ingrats doivent leur succéder. Puis ce n'est point mes
amis ou mes enfants qu'atteint la mort, mais leurs corps seulement.
Le bien ne peut périr que d'une manière, c'est en se
changeant en mal; et c'est ce que ne permet pas la nature,
parce que toutes les vertus et toutes les oeuvres de la vertu
sont à l'abri de la corruption. D'ailleurs, quand il serait vrai
que nos amis, et les enfants dont nous avons eu à nous louer,
périssent, il y a moyen de les remplacer. - Vous me demandez comment ?
- Par la vertu qui les avait faits ce qu'ils
étaient. La vertu, en effet, ne laisse jamais de vide dans l'âme;
elle la remplit tout entière et dissipe tous les regrets; seule
elle suffit, parce qu'elle est le principe, l'origine de tous les
biens. Qu'importe qu'une eau courante soit détournée ou se
perde, si la source d'où elle est sortie demeure en son entier ?
Vous ne direz pas qu'un homme soit plus juste, plus rangé,
plus sage, plus honnête pour avoir conservé ses enfants que
pour les avoir perdus; vous ne trouverez pas non plus qu'il soit
meilleur. Un ami de plus ne rend pas un homme plus sensé,
un ami de moins ne le rend pas moins sensé : il ne saurait
donc être plus heureux ni plus malheureux. Tant que la vertu
reste entière, on ne s'aperçoit pas qu'on ait rien perdu.

Eh quoi ! direz-vous, un sage n'est-il pas plus heureux quand
il est environné d'une foule d'amis et d'enfants ? - Pourquoi
serait-il plus heureux ? Le souverain bien ne peut pas plus
décroître que s'accroître ; il subsiste toujours dans la même
proportion, quoi que fasse la fortune : soit que le sage atteigne
une longue vieillesse, soit que sa fin devance la vieillesse, la
mesure du souverain bien est la même pour lui, quelle que
soit la différence d'âge. Que vous ayez décrit un cercle grand
ou petit, l'espace varie, mais non la forme : que vous avez
laissé subsister longtemps celui-ci, que vous ayez effacé sur-le-champ
celui-là en brouillant la poussière sur laquelle il était
tracé, la forme aura été la même pour tous les deux. Ce qui
est droit et juste ne se mesure ni à la grandeur, ni à la quantité,
ni à la durée ; on ne le peut étendre ni raccourcir. Retranchez
d'une vie honnête tout ce que vous voudrez, réduisez-]a
à un jour, elle est toujours honnête au même degré. Quelque-fois
la vertu se déploie sur un plus vaste théâtre : elle administre
des empires, des villes, des provinces; elle donne des
lois, elle cultive l'amitié, elle règle les devoirs entre les proches
et les enfants. D'autres fois elle est circonscrite dans les bornes
étroites de la pauvreté, de l'exil et de la solitude : elle n'est
cependant pas moindre pour être descendue du faîte des grandeurs
à la condition privée, du trône à l'état le plus humble,
d'une magistrature considérable à l'obscurité d'une cabane
ou d'un coin de terre. Elle est tout aussi grande lorsque, repoussée
de toutes parts, elle s'est retirée en elle-même ; car
elle n'en a ni des sentiments moins nobles et moins élevés,
ni une prudence moins attentive, ni une justice moins rigoureuse.
Elle est donc heureuse au même degré, car son bonheur
n'a d'autre siége que l'âme elle-même, et ce bonheur est
stable, immense, tranquille, ce qui n'est possible qu'avec la
connaissance des choses divines et humaines.

Vient à présent ma propre réponse, que je vous ai promise.
Le sage ne s'afflige point de la perte de ses enfants,
non plus que de celle de ses amis ; il supporte la mort des
autres avec le même courage qu'il envisage la sienne ; celle-ci
ne l'effraie pas plus que l'autre ne le désole. La vertu, en
effet, est toute d'harmonie : ses oeuvres ne peuvent que concorder
et cadrer avec son principe ; et cet accord périt, quand
l'âme, qui doit rester élevée, se laisse abattre par le deuil et
par les regrets. La peur, l'inquiétude, la paresse en quoi que
ce soit, sont des faiblesses que l'honnête condamne; car l'honnête
est tranquille, libre de souci, intrépide et toujours en
haleine. - Quoi, dira-t-on, un sage n'éprouvera-t-il rien qui
ressemble à du trouble? ne changera-t-il pas de couleur?
ses traits n'éprouveront-ils aucune altération, et ses membres
aucun frisson ? ne ressentira-t-il enfin aucun de ces mouvements
que la force de la nature excite sans le consentement
de la raison ? - Il pourra en être ainsi; mais cette même
persuasion lui restera toujours : qu'il n'y a rien dans tout cela
qui soit un mal, rien dont une âme saine doive s'affecter.
Tout ce qu'il faudra faire, il l'exécutera avec audace et promptitude ?

Car, qui ne reconnaît que c'est le propre de la folie,
de faire avec mollesse et répugnance ce qu'il faut faire, de
pousser son corps d'un côté, son âme de l'autre, et d'être partagé
entre des mouvements contradictoires ? Ajoutez à cela
que la folie est méprisée à cause des actes mêmes dont elle
s'applaudit et se félicite le plus ; sans compter qu'elle ne fait
même pas de bonne grâce les choses dont elle se glorifie. Si
quelque mal est à craindre, l'attente de ce mal la tourmente
autant que le ferait sa présence; et la peur lui fait éprouver par
avance tout ce qu'elle a peur d'éprouver. De même que chez
les sujets faibles, la maladie s'annonce par des signes avant-coureurs :
soit un relâchement des nerfs, soit de la lassitude
sans travail qui l'ait provoquée, soit des bâillements, soit enfin
un frisson qui parcourt les membres; ainsi une âme faible,
longtemps avant d'être attaquée par le mal, en reçoit le choc;
elle souffre par anticipation, et succombe avant le temps.

Quoi de plus fou que de se tourmenter de l'avenir ! que de ne pas
se réserver pour la souffrance, mais d'aller au-devant de maux
qu'il serait plus sage d'ajourner, si l'on ne peut entièrement
les chasser ! Voulez-vous vous convaincre de la nécessité de
ne pas se chagriner de l'avenir? Un homme à qui on aurait
annoncé qu'il doit, au bout de cinquante ans, subir de cruels
supplices, ira-t-il s'en troubler, à moins que, franchissant tout
d'un coup cet intervalle de temps, il ne se plonge à plaisir
dans des tourments ajournés à un siècle? Il en est ainsi de ces
esprits qui se plaisent en leurs maladies, et qui, quêtant pour
ainsi dire des sujets d'affliction, s'attristent de malheurs anciens
et dont les traces sont entièrement effacées. Les maux
passés et les futurs étant des maux absents, nous ne les sentons
pas. Il ne doit donc pas y avoir de douleur, s'il n'y a point de sentiment.


lettre suivante : la philosophie s occupe des ames ne court pas aprÈs les mots



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