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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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le bien ce qui est honnête





Sénèque
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[8,71] LXXI. IL N'Y A DE BIEN QUE CE QUI EST HONNÊTE :
TOUS LES BIENS SONT EGAUX.

Vous me consultez souvent sur des sujets divers, sans vous
rappeler qu'il y a un long trajet de mer entre vous et moi.
Aussi, le plus grand mérite d'un conseil étant l'à-propos, il
doit arriver souvent que tel avis vous parvient au moment où
l'avis contraire serait préférable. Les conseils doivent être
adaptés aux événements, et les événements ici-bas se pressent
ou plutôt se précipitent. Il faut donc que le conseil soit
pris sur l'heure; ou mieux encore, il faut, comme on dit,
qu'on l'ait sous la main. Or je vais vous montrer comment on le trouve.

Quand vous voudrez savoir ce que vous devez fuir
ou rechercher, fixez les yeux sur le souverain bien, sur le but
général de votre vie : car toutes nos actions doivent tendre
uniformément vers ce but. On ne peut arranger les détails de
sa vie que lorsque l'ensemble en est bien arrêté. Le peintre
aura beau avoir ses couleurs prêtes, jamais il ne saisira de ressemblante,
s'il n'est pas décidé sur ce qu'il veut peindre. Notre
commune erreur, c'est de nous occuper des détails de la vie,
sans songer à l'ensemble. Avant de lancer une flèche, il faut
avoir un but; et, ce but connu, on dirige et l'on ajuste le trait.
Nos projets se perdent, pour manquer de direction. Il n'y a
point de vent favorable pour celui qui ne sait dans quel port il
veut arriver. Le hasard doit nécessairement avoir une grande
influence sur notre vie, lorsque nous vivons au hasard.

Il est des gens qui en savent plus qu'ils ne pensent. Comme
il arrive souvent que nous cherchons ceux qui sont auprès
de nous ; de même le but du souverain bien est quelquefois à
nos côtés, sans que nous nous en doutions. Il n'est pas besoin
ici de beaucoup de mots ni de longs détours pour vous faire
sentir ce que c'est que le souverain bien; il ne s'agit que de le
montrer du doigt, et cela sans beaucoup chercher. Car à quoi
bon en faire l'objet de tant de divisions et subdivisions, quand
on peut dire tout uniment : « Le souverain bien est ce qui est
honnête,
» et ce qui vous frappera plus encore : « Il n'y a de
bien que ce qui est honnête ; tous les autres biens sont faux et
corrompus.
» Si vous vous pénétrez de ce principe, et que
vous soyez passionné pour la vertu (car l'aimer serait peu de
chose), tous les événements où elle aura part, quelque opinion
qu'en aient les autres, seront pour vous heureux et favorables;
la torture même, si vous conservez sur le chevalet plus de
tranquillité que votre bourreau; la maladie, si vous ne maudissez
pas la fortune, et si vous savez dominer le mal.

En résumé, tous les accidents, que le reste des hommes considère
comme des maux, s'adouciront et se convertiront en
biens, si vous vous élevez au-dessus d'eux. Admettez ce principe,
qu'il n'y a de bien que ce qui est honnête, et tous les désagréments
de la vie mériteront le nom de bien, si la vertu leur
donne un caractère d'honnêteté. Il est beaucoup de gens auxquels
nous paraissons promettre plus que ne comporte la condition
humaine. Ils ont raison, puisqu'ils rapportent tout au
corps; mais qu'ils reviennent à l'âme, et c'est sur Dieu qu'ils
mesureront l'homme.

Elevez votre âme, Lucilius, le meilleur des hommes, et
laissez de côté les puérilités littéraires de ces philosophes
qui réduisent une science si magnifique à l'intelligence de
quelques syllabes, et qui, par leurs enseignements mesquins,
rabaissent et rétrécissent l'âme ; imitez les inventeurs de ces
dogmes, et non ceux qui les enseignent, et qui, au lieu de faire
apparaître la philosophie dans sa grandeur, la présentent
comme un tissu de difficultés.

Socrate, qui a ramené toute la philosophie à la morale, a
dit « que le comble de la sagesse est de savoir distinguer les
biens des maux.
» Si vous avez quelque confiance en moi,
suivez de pareils guides pour être heureux, et laissez quelque
sot vous traiter d'insensé. Alors, vous outrage et vous injurie
qui voudra ; vous n'en souffrirez point, si la vertu est avec
vous. Si vous voulez être heureux, vous dis-je, si vous voulez
être vertueux en effet, consentez à ce que certaines gens vous
méprisent. Mais on n'arrive à ce degré de perfection que
lorsqu'on a placé les biens de toute espèce sur la même ligne,
parce que le bien est inséparable de l'honnête, et que l'honnête
ne connaît point de degrés.

Quoi! direz-vous, n'y a-t-il point de différence entre la préture
donnée et la préture refusée à Caton? n'y a-t-il point de
différence entre Caton vaincu ou vainqueur à la bataille de
Pharsale? Et quand il ne se laisse point abattre par la défaite
de son parti, est-ce un bien égal au bien qu'il eût trouvé à rentrer
victorieux dans sa patrie et à y rétablir la paix? - Et
pourquoi n'y aurait-il point parité? C'est la vertu qui triomphe
de la mauvaise fortune, comme c'est elle qui fait qu'on use
sagement de la bonne : or, la vertu ne peut être plus grande
ou plus petite; elle est toujours de même taille. - mais Pompée
perdra son armée ; mais la prétexte, honneur de la république,
les grands et le sénat armés, cette avant-garde auguste
du parti Pompéien, seront anéantis par un seul combat; les
ruines d'un si grand empire voleront par toute la terre: quelques
débris iront tomber en Egypte, d'autres en Afrique, d'autres
en Espagne; et cette république infortunée n'aura pas
même la consolation de périr toute d'une fois. - Arrive tout
ce qui pourra ! Que Juba ne trouve de ressource ni dans la
connaissance des lieux, ni dans l'attachement inébranlable
de ses sujets pour leur roi; que la fidélité des habitants d'Utique
succombe, brisée par le malheur, et qu'un Scipion en
Afrique soit abandonné par la fortune de son nom; il y a
longtemps que Caton a pourvu à ce qu'il ne lui soit fait aucun
mal. - Cependant il est vaincu! - Comptez encore ceci
parmi les revers qu'a essuyés Caton: les obstacles qui lui ont
interdit la victoire, il les supportera avec autant de grandeur
d'âme que ceux qui l'ont écarté de la préture. Le jour où sa
candidature fut repoussée fut consacré au jeu ; la nuit de sa
mort, à la, lecture; ce fut même chose pour lui de renoncer
à la préture ou à la vie: il s'était armé de patience pour tous
les événements. Et pourquoi n'eût-il pas supporté avec fermeté
et constance le changement que subit la république ?

Qu'y a-t-il, en effet, au monde qui soit à l'abri du changement?
La terre, le ciel, la vaste machine de l'univers, n'en sont pas
exempts, quoique sous la direction de Dieu même. Non, le
monde ne conservera pas toujours son ordre actuel; quelque
jour viendra qui le fera dévier de sa marche. Tous les êtres
ont des périodes marquées: ils doivent naitre, croître et périr.
Ces astres que vous voyez se mouvoir au-dessus de nous, cette
terre où nous sommes confusément répandus, et qui nous
semble si solide; tout cela est sourdement miné, tout cela aura
un terme. Il n'est rien qui n'ait sa vieillesse : quoiqu'à des
époques différentes, une même fin est réservée à tout ce qui
existe. Tout ce qui est finira par ne plus être; mais le monde ne
périra pas pour cela; il se dissoudra. La dissolution, pour nous,
c'est la destruction. En effet, nous ne considérons que ce qui
est près de nous: notre âme, abâtardie, et qui ne sait point se
détacher du corps, ne voit rien au delà; tandis que nous supporterions
avec beaucoup plus de fermeté l'idée de notre fin
et de celle de nos proches, si nous étions persuadés que la nature
n'est qu'une succession de naissance et de mort; que les
corps composés se dissolvent; que les corps dissous se recomposent,
et que c'est dans ce cercle infini que s'exerce la puistance
du Dieu modérateur de l'univers.

Aussi Caton, après avoir parcouru la chaire des âges, dira: «L'espèce humaine
tout entière, celle qui existe, comme celle qui existera, est condamnée
à la mort; toutes les villes disparaîtront, celles qui
gouvernent le monde, comme celles qui sont l'ornement des
grands empires, et un jour on cherchera la place qu'elles occupaient;
elles seront détruites par des calamités diverses:
celles-ci périront par la guerre; celles-la seront consumées
par l'oisiveté et par la paix qui engendrent l'incurie, ou par
le luxe, ce fléau des Etats puissants. Ces fertiles campagnes,
un débordement soudain de la mer les engloutira toutes, ou
bien elles s'abîmeront subitement sous quelque affaissement du sol.
Pourquoi donc m'indigner ou me plaindre, si je devance
de quelques instants la fin qui attend toutes choses?
»

Une grande âme doit savoir obéir à Dieu, et se soumettre sans
hésitation à la loi universelle. Si elle ne quitte pas cette vie
pour une vie meilleure, et pour trouver dans les cieux un
séjour plus brillant et plus tranquille, du moins, exempte de
souffrances, elle sera rendue au principe qui l'a produite, et
retournera se confondre dans la masse générale. La vie vertueuse
de Caton n'est donc pas un plus grand bien que sa vertueuse
mort, s'il est vrai que la vertu n'a point de degrés. Socrate
prétendait que la vérité et la vertu étaient même chose :
en effet, pas plus que l'une, l'autre ne peut croître. La vertu a
toujours sa mesure convenable; rien n'y manque.

Ne soyez donc pas surpris que tous les biens soient égaux,
et ceux que l'on a recherchés, et ceux qu'a produits la force
des choses; car si vous admettez l'inégalité, et que vous placiez
parmi les moindres biens les tortures courageusement
supportées, vous ne tarderez pas à les regarder comme un mal;
et vous trouverez Socrate malheureux dans son cachot; Caton
malheureux lorsque, redoublant de courage, il rouvre sa blessure;
Régulus le plus à plaindre de tous les hommes, quand
il porte la peine de la foi qu'il a gardée à ses ennemis. Or,
personne n'a osé avancer pareille chose, même parmi les
hommes les plus efféminés; on nie qu'il ait été heureux, mais
on ne dit pas qu'il ait été malheureux.

Les anciens sectateurs de l'Académie conviennent qu'on
peut être heureux au milieu de pareilles souffrances, mais
non d'une manière parfaite ni complète: restriction qui ne
saurait être admise en aucune façon. Si en pareil cas l'homme
n'est pas heureux, il ne jouit pas du souverain bien: car le
souverain bien, proprement dit, n'a point de degrés au-dessus
de lui, du moment qu'il est accompagné de la vertu, que cette
vertu n'est point atténuée par l'adversité, et qu'elle demeure
intacte en face de la mutilation du corps. Or, c'est ce qui arrive,
puisque je suppose la vertu intrépide, élevée et toujours
grandissant dans la persécution. Ce courageux mépris des
hasards que déploient souvent des jeunes gens heureusement
nés, lorsqu'une passion honnête vient à les saisir, la sagesse,
n'en doutez pas, vous l'inspirera et vous le communiquera :
elle vous persuadera qu'il n'y a de bon que ce qui est honnête;
que l'honnête n'est pas susceptible de plus ou de moins d'intensité,
et qu'on ne le fait pas plus fléchir que la règle qui sert
à tirer les lignes droites. Si peu que vous changiez à celle-ci,
elle n'est plus droite. Nous en dirons autant de la vertu : elle
est droite aussi ; elle ne plie point : se roidir lui est possible,
sans doute, mais non se grandir. Elle est juge de tout, et n'a
point de juge. Si elle ne peut pas être plus droite qu'elle n'est,
les actions qu'elle produit ne peuvent pas non plus être plus
droites les unes que les autres, puisqu'il faut qu'elles lui correspondent:
elles sont donc égales.

Quoi! dites-vous, les joies de la table et les souffrances de la
torture sont-elles même chose? - Cela vous surprend? Voici
qui vous surprendra davantage: les joies de la table sont un
mal, les tortures du chevalet sont un bien, si, au milieu des
unes, on se comporte honteusement, si, au milieu des autres,
honnêtement. Ce n'est point l'essence de ces choses-là qui les
rend bonnes ou mauvaises, c'est la vertu; la vertu qui, partout
où elle parait, donne à toutes choses la même mesure et la même valeur.

Je vois d'ici ceux qui jugent des autres âmes par
la leur m'adresser des gestes menaçants, parce que je dis que
c'est un égal bien de supporter courageusement l'adversité, et
d'user honnêtement de la prospérité; parce que je dis que
c'est un égal bien de triompher ou d'être trainé, l'âme invaincue,
devant le char du vainqueur : car ces gens-là regardent
comme impossible tout ce qu'ils ne peuvent pas faire, habitués
qu'ils sont à mesurer la puissance de la vertu à leur
faiblesse. Pourquoi vous étonner que tel homme consente volontiers,
trouve même du plaisir à être brûlé, blessé, mis à mort
et chargé de chaînes? La frugalité est une peine pour le gourmand;
le travail est un supplice pour le fainéant; l'activité est
une souffrance pour l'indolent; l'étude est une torture pour le
paresseux. C'est ainsi que tout ce qui demande un effort sur nous-mêmes
nous paraît dur et insupportable; nous oublions qu'il
est une foule de gens pour qui c'est un supplice de manquer
de vin ou d'être éveillés à la pointe du jour. Rien de tout cela
n'est au-dessus de nos forces; mais nous sommes lâches et énervés.

Il faut une grande âme pour apprécier les grandes choses;
sans quoi on leur attribue des torts qui viennent de nous. Ainsi,
les objets les plus droits, vus dans l'eau, paraissent courbés et
brisés. Il ne suffit pas de voir les choses, il faut les bien voir;
notre âme n'aperçoit la vérité qu'à travers un brouillard. Donnez-moi
un jeune homme exempt de corruption et doué d'une
âme vigoureuse : il dira qu'il trouve plus heureux celui qui porte
sans fléchir le faix de l'adversité, celui qui reste au-dessus de
la fortune. II n'y a rien d'étonnant à ne pas chanceler au
milieu du calme; mais, ce qui est admirable, c'est de s'élever
où tout le monde s'abaisse, de demeurer debout là où tout le
monde est jeté à terre. Qu'y a-t-il de funeste dans les tourments
et dans tout ce que nous appelons adversité? C'est, à mon
avis, quand il arrive que l'âme plie, se courbe et tombe sous
le faix. Mais rien de tout cela ne peut arriver au sage. Il se
tient droit sous tous les fardeaux possibles; rien ne le rapetisse;
rien ne lui déplaît de ce qu'il doit supporter. Ce n'est pas lui
qui se plaindra de ce que les maux qui peuvent fondre sur
l'homme sont venus fondre sur lui. Il connaît ses forces ; il
sait qu'il peut suffire à sa charge.

Je ne fais pas du sage un homme à part ; je n'écarte pas
la douleur de lui, comme d'un rocher inaccessible à toute sensation.
Je ne perds pas de vue qu'il est composé de deux substances :
l'une irraisonnable, qui sent les morsures, les brûlures,
la douleur ; l'autre raisonnable, que rien ne peut
ébranler dans ses opinions, effrayer ni vaincre. C'est dans
cette dernière que réside le souverain bien : autant l'âme est
incertaine et flottante quand il est incomplet, autant elle est
immobile et fixe. quand on en jouit dans toute sa plénitude.

Voilà pourquoi l'homme qui ne fait encore que s'essayer à la
sagesse et à la vertu, quelque près qu'il se trouve du bonheur
parfait, s'il ne le possède pas entièrement, s'arrête parfois,
chancelle dans sa volonté : il n'a pas franchi toutes les incertitudes ;
il est encore sur un terrain glissant. Mais l'homme
heureux, et dont la vertu est accomplit, n'est jamais plus content
de lui que quand il est fortement. éprouvé; il supporte et
embrasse même le mal que les autres redoutent, quand ce
mal est le prix d'une conduite honorable; il aime mieux qu'on
dise qu'il est homme de bien que de dire qu'il est heureux.

J'arrive maintenant à. l'objet auquel m'appelle votre impatience.
Comme notre vertu ne saurait s'affranchir des lois de
la nature, on verra le sage frémir, souffrir, pâlir; car ce sont
toutes sensations auxquelles le corps est sujet. Quel est donc
le point où commence le malheur ? où ces accidents deviennent
un mal véritable ? C'est du moment qu'ils affaiblissent l'âme,
qu'ils l'amènent à l'aveu de sa servitude, qu'ils la font repentir
d'être ce qu'elle est. Sans doute, le sage sait vaincre la fortune
par sa vertu ; mais on a vu des hommes faisant profession
de sagesse s'épouvanter des menaces les plus légères. Ici,
le tort est de notre côté: ce qui n'appartient qu'au sage, nous
l'exigeons d'un commençant. Je me prêche cette vertu dont
je fais l'éloge, mais je n'y suis point encore converti; du reste,
quand j'y serais converti, je n'aurais pas un courage assez
exercé, assez décidé pour affronter tous les hasards. De même
que la laine prend certaines couleurs du premier coup, et ne
s'imbibe de certaines autres qu'après des macérations et des
coctions répétées ; de même il est des enseignements que notre
esprit retient tout d'abord; - mais si elle n'est pas descendue
profondément dans notre âme, si elle n'y a pas séjourné longtemps,
si elle ne l'a pas, je ne dis pas colorée, mais fortement
teinte, la sagesse alors est loin de tenir tout ce qu'elle avait promis.

Il ne faut qu'un instant et quelques mots pour enseigner
que « la vertu est l'unique bien, qu'il n'y a pas de bien
possible sans vertu, et que la vertu réside dans la partie la plus
noble de notre être, c'est-à-dire, dans la substance raisonnable.
»
En quoi consistera cette vertu? En un discernement
juste et certain qui donne le mouvement à l'âme, et qui réduit
à leur juste valeur les illusions qui nous agitent d'ordinaire.
L'un des attributs de ce discernement sera de regarder comme
des biens, et comme égales entre elles, toutes les actions qui
ont le caractère de la vertu. Les biens corporels sont des biens
pour le corps, sans contredit; mais ils ne sont pas des biens
de tout point. Sans doute ils auront quelque prix, mais ils
manqueront de dignité; aussi seront-ils fort inégaux entre
eux, les uns étant plus grands, les autres plus petits. Même
parmi les hommes qui visent à la sagesse, il existe de notables
différences, nous devons l'avouer : les uns sont si avancés
qu'ils osent déjà lever les yeux pour regarder la fortune, mais
non pas fixément, car ils seraient éblouis de son éclat; d'autres
sont de force à pouvoir la regarder en face, s'ils sont arrivés
au sommet de la perfection, et sûrs d'eux-mêmes. Chanceler,
reculer et avancer alternativement, parfois même succomber,
voilà le sort de l'imperfection. Or, on reculera, si l'on ne persiste
à marcher, à redoubler d'efforts : si un instant le zèle et
les bonnes résolutions faiblissent, c'en est fait, il faut rétrograder.
On ne retrouve jamais ses progrès où on les avait laissés.

Continuons donc et persévérons! Il nous reste plus d'ennemis
à vaincre que nous n'en avons terrassé ; mais c'est avoir déjà
fait du chemin que de vouloir avancer. Je vous en parle
d'après ma propre expérience: je veux, et je veux de toute
mon âme. Vous aussi, je le vois, vous êtes animé de la même
ardeur, et vous marchez à grands pas vers la sagesse. Hàtons-nous
donc! c'est à ce seul prix que la vie est un bienfait; autrement
ce n'est qu'un obstacle, un obstacle honteux qui
nous retient dans l'ignominie. Faisons en sorte que tout
notre temps soit à nous: or, il ne le sera que lorsque nous serons
nous-mêmes à nous. Quand en viendrons-nous à mépriser
la fortune bonne ou mauvaise? quand en viendrons-nous à
nous écrier, après avoir étouffé et subjugué toutes nos passions:
J'ai vaincu! - Vous me demandez qui? - Ce ne sont
ni les perses, ni les peuples lointains de la Médie, ni les
nations belliqueuses qui peuvent se trouver par delà les
Daces: c'est l'avarice, c'est l'ambition, c'est la crainte de la
mort, par lesquelles furent vaincus les vainqueurs des nations.


lettre suivante : tout abandonner pour embrasser la sagesse



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