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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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opinions de platon aristote et des stoiciens sur la cause premiÈre





Sénèque
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[7,65] LXV. OPINIONS DE PLATON, D'ARISTOTE ET DES STOICIENS
SUR LA CAUSE PREMIÈRE. PAR DE PAREILLES PENSEES LAME S'ELÈVE
JUSQU'AUX CIEUX.

J'ai partagé la journée d'hier avec la maladie : elle a pris
le matin pour elle, et m'a laissé l'après-midi. J'essayai d'abord
mon esprit par une lecture; puis, voyant qu'il la soutenait,
j'osai lui commander, ou plutôt lui permettre une tâche plus
pénible. J'écrivis même avec plus d'application que je ne fais
d'ordinaire, lorsque je suis aux prises avec un sujet difficile,
et que je ne veux pas avilir le dessous ; et cela dura jusqu'à
l'arrivée de quelques amis, qui me firent violence et me traitèrent
comme un malade qui se gouverne mal. La plume fit
place à une conversation dont je vais vous communiquer la
partie litigieuse. Nous vous avons choisi pour arbitre, et vous
avez plus a faire que vous ne pensez; carvous avez à prononcer
entre trois opinions.

Notre école stoïcienne professe, comme vous le savez, «qu'il
y a dans la nature deux principes d'où dérivent toutes choses.
la cause et la matière.
» La matière est une masse inerte qui
se prête à tout, mais qui est incapable de rien, si elle n'est
mise en mouvement. La cause, au contraire, c'est-à-dire l'intelligence,
façonne la matière, la tourne comme elle veut, et
en extrait toutes sortes d'ouvrages. II faut donc reconnaître
une substance d'où les corps sont créés, et un agent qui les
crée, en d'autres termes, la matière et la cause. Tous les arts
sont des imitations de la nature: ainsi ce que je dis de l'univers,
appliquez-le un instant aux ouvrages de l'homme. Pour
faire une statue, il a fallu d'abord la matière qui se prêtât au
travail de l'artiste, ensuite l'artiste qui façonnât la matière.
Or, dans cette statue, l'airain a été la matière, et le sculpteur
la cause. Il en est de même de toutes les choses existantes;
elles résultent d'un principe passif et d'un principe actif.

Les stoïciens reconnaissent une seule cause, celle qui agit; Aristote
pense qu'on doit en compter trois. «La première cause, dit-il,
est la matière sans laquelle il est impossible de rien faire ; la
seconde, l'ouvrier; la troisième, la forme qui est donnée à
chaque ouvrage, comme cela se pratique pour une statue.
»
Cette forme, Aristote l'appelle eidos. A ces trois causes, il prétend
«qu'on peut en ajouter une quatrième, le but de l'ouvrage.»

Comment ? je vais vous l'expliquer: La première cause
de la statue, c'est l'airain, car elle n'eût jamais été faite sans
une matière fusible ou ductile. La seconde cause est l'ouvrier,
car jamais une masse d'airain n'eût pris la forme d'une statue
sans le secours d'une main habile. La troisième cause, c'est la
forme : cette statue ne s'appellerait pas Doryphore ou Diadumène,
si on ne .lui en avait donné le visage. La quatrième
cause, c'est le but qu'on s'est proposé, car sans cela elle n'eût
pas été faite. Maintenant quel est-il, ce but ? Celui qui a décidé
l'artiste, et que celui-ci a voulu atteindre. Ce peut être l'argent,
s'il a travaillé dans l'intention de vendre son ouvrage ; la
gloire, s'il n'a cherché qu'à se faire un nom ; la religion, s'il
n'a songé qu'à enrichir un temple. Ainsi la destination d'une
chose est aussi une des causes de son existence. Et ne pensez-vous
pas qu'on doive compter parmi les causes d'existence d'un
ouvrage, une circonstance sans laquelle il n'eût jamais existé?

Platon ajoute une cinquième cause, qu'il appelle idée : c'est
le modèle d'après lequel l'artiste a travaillé. Peu importe que
le modèle soit extérieur, et que l'artiste y attache son regard,
ou bien qu'il soit intérieur, et une pure création de l'esprit.
Ces modèles de toutes choses, Dieu les possède en lui: sa
pensée embrasse les nombres et les formes de tous les objets
à créer; elle est pleine de ces figures que Platon appelle idées
immortelles, immuables, inaltérables. Ainsi les hommes périssent ;
mais l'humanité, dont l'homme est la représentation,
reste toujours; et les hommes ont beau souffrir, ont beau périr,
celle-ci ne s'en ressent aucunement. « Il y a donc cinq causes, »
nous dit Platon : la substance, l'ouvrier, la forme, le modèle
et le but, à quoi il faut ajouter le résultat de ces cinq causes
.
Ainsi, pour ne pas quitter notre exemple, dans les statues, la
substance, c'est l'airain; l'ouvrier, c'est le statuaire; la forme,
c'est la figure qui lui a été donnée; le modèle, l'objet imité;
le but, le motif qui a déterminé l'artiste; et le résultat de toutes
ces causes, c'est la statue. «Ces conditions d'existence, le
monde les offre également, dit Platon; l'ouvrier, c'est Dieu; la
substance, c'est la matière; la forme, c'est l'aspect extérieur
et la disposition du monde, tels que nous les voyons; le modèle,
le type d'après lequel Dieu a créé ce sublime et magnifique
ouvrage ; le but, le motif pour lequel il a été créé.
» Ce motif,
vous me le demandez? La bonté de Dieu. Platon du moins
l'assure, quand il dit : « Quel motif Dieu a-t-il eu de créer
le monde? Dieu est bon; rien de ce qui est bon n'est indifférent
à un être bon; donc il a fait le monde le meilleur possible?
»

Juge, rendez donc votre arrêt, et prononcez quelle opinion
vous parait, je ne dis pas la plus vraie, mais la plus vraisemblable;
car la solution de cette question est autant au-dessus
de notre portée que la vérité elle-même. Cette multitude de
causes indiquées par Aristote et Platon est trop ou trop peu;
car, si l'on entend par cause toute condition sans laquelle l'effet
ne peut être produit, leur énumération est incomplète. En fait
de causes, il faut compter le temps, sans lequel rien ne peut
être fait; le lieu, car on ne peut faire une chose sans qu'il y ait
un lieu pour la faire; le mouvement : sans lui rien ne se fait
ni ne se détruit; sans lui point d'art, point de transformation.

Mais ce que nous cherchons, c'est la cause primitive et générale :
elle doit être simple, car la matière est simple. Je dis
que nous cherchons cette cause, c'est-à-dire le principe créateur :
car, parmi les causes que nous avons énumérées, il n'en
est aucune qui soit multiple ni particulière, mais toutes dépendent
d'une seule cause, c'est-à-dire de celle qui crée. La forme,
dites-vous, est une cause. C'est l'artiste qui l'imprime à l'ouvrage,
donc c'est une partie de cause et non une cause. Le
modèle non plus n'est pas une cause, mais un instrument nécessaire
à la cause : c'est ainsi que l'artiste a besoin du ciseau
et de la lime, sans lesquels l'art est incapable de rien produire,
mais qui, pour cela, ne font point partie de l'art, et encore
moins en sont les causes. Le but de l'artiste, le motif pour
lequel il s'est mis à l'oeuvre, est également une cause, disent-ils.
Dans tous les cas, ce serait, non une cause efficiente, mais une
cause seconde : or, celles-ci sont innombrables, et c'est de la
cause générale que nous nous occupons. Mais où la sagacité de
ces grands hommes parait les avoir abandonnés, c'est quand ils
ont dit que le monde entier, l'oeuvre accomplie, était une
cause; en effet, il y a une grande différence entre l'ouvrage,
et la cause de l'ouvrage.

Prononcez donc votre arrêt, ou, ce qui est plus facile dans
de pareilles questions, convenez que vous n'y voyez pas assez
clair, et ordonnez un plus ample informé. - Le beau plaisir,
me direz-vous, de perdre son temps en des discussions qui ne
guérissent aucune passion, qui ne répriment aucun mauvais
penchant! - Fort bien, mais je m'occupe d'abord des choses
qui procurent le calme à mon âme, et ce n'est qu'après m'être
interrogé moi-même, que j'interroge le monde. Vous voyez
donc que ce n'est point un temps perdu, comme vous vous
l'imaginez. Ces spéculations, quand elles ne dégénèrent point
en minuties et en vaines subtilités. élèvent et soulagent l'âme.
Fatiguée de son fardeau, l'âme parfois aime à prendre son vol,
et à remonter vers les lieux d'où elle est venue. Car ce corps
est une charge et une souffrance pour elle : il l'accable, la
tient prisonnière, si la philosophie ne vient à son aide, ne lui
offre pour respirer le spectacle de la nature, et ne lui fait un
instant quitter la terre pont, le séjour des dieux. Ce sont là ses
instants d'aise et de liberté : elle s'échappe un instant de sa
prison et va se retremper dans le ciel. Comme on voit des ouvriers
qui se sont fatigué la vue sur un objet trop délicat, s'ils
n'avaient qu'un jour faible, quitter leur travail pour chercher
le grand air, et, dans un lieu consacré aux loisirs du peuple,
repaître leurs yeux d'une lumière abondante: ainsi notre âme,
enfermée dans ce chaos triste et ténébreux, s'élance dans l'espace
toutes les fois qu'elle le peut, et se repose dans la contemplation
de la nature. Le sage et le partisan de la sagesse sont
aussi prisonniers dans leur corps; mais parfois la meilleure
partie d'eux-mêmes s'en échappe, et leur pensée, alors, s'élance
jusqu'aux régions les plus élevées. Soldat lié par un engagement,
il vit pour accomplir son temps de service ; et tel est son
caractère, qu'il ne déteste pas plus la vie qu'il ne l'aime, et
supporte la condition mortelle, quoiqu'il sache qu'un meilleur sort l'attend.

Vous m'interdisez la contemplation de la nature,
vous me défendez le tout pour me réduire à la partie? Je ne
pourrai rechercher quels furent les commencements de l'univers,
quel fut le créateur de toutes choses, quelle puissance a mis
en ordre les éléments entassés pêle-mêle et confondus en une
masse inerte? je ne pourrai rechercher quel est l'architecte de
ce monde; comment un tout aussi vaste a été soumis à une loi,
à un ordre fixe; qui a rassemblé ce qui était épars, séparé ce qui
était confus, et donné une figure régulière à tout ce que le chaos
renfermait dans son amas informe? Je ne pourrai rechercher
d'où jaillissent ces flots de lumière, si c'est du feu ou quelque
chose de plus brillant encore? Il faudra que j'ignore d'où je suis
descendu? si je dois voir une seule fois ce monde ou y revenir
encore? où je dois aller en le quittant? quel séjour attend l'âme
affranchie de la servitude d'ici-bas? Vous voulez m'empêcher de
m'élever au ciel; c'est-à-dire que vous m'ordonnez de vivre la tête baissée !

Non, je suis trop grand, et ma mission est trop élevée pour que je
sois l'esclave de ce corps, de ce corps qui, à mes yeux, n'est qu'un lien
jeté autour de ma liberté. Aussi l'opposé-je à la fortune pour arrêter ses traits
et pour empêcher qu'aucun d'eux ne pénètre intérieurement. Tout ce qu'il y a de
vulnérable en moi, c'est le corps. L'âme habite libre au milieu des
périls qui assiègent son domicile. Non, jamais, pour cette chair,
je ne descendrai à des subterfuges indignes de l'homme de
bien; jamais je ne mentirai en l'honneur de ce misérable corps.
Quand bon me semblera, je me séparerai de lui ; mais tant
que nous serons attachés l'un à l'autre, il n'y aura point d'égalité
entre nous : l'âme aura la toute-puissance. Le mépris
du corps est la garantie de la liberté.

Mais, pour revenir à mon sujet, la contemplation de la nature
contribue beaucoup aussi à nous donner cette liberté. En
effet, tout dérive de Dieu et de la matière ; Dieu commande,
et il n'est rien autour de lui qui n'obéisse à sa volonté suprême.
Or, l'être actif, c'est-à-dire Dieu, est plus puissant et plus parfait
que la matière qui subit sa loi. La place que Dieu occupe
dans l'univers, l'âme l'occupe chez l'homme; la matière est
au regard de Dieu ce que le corps est au nôtre. Que la pire
substance soit donc soumise à la meilleure ; bravons avec fermeté
les coups du sort ; ne redoutons ni les outrages, ni les
blessures, ni les fers, ni l'indigence. Quant à la mort, c'est
une fin ou un passage. Je ne crains point de finir, ce sera
comme si je n'avais pas commencé ; je ne crains point de
passer, car nulle part je ne serai autant à l'étroit qu'ici.


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