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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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ne pas s affliger sans mesure de la perte de ses amis





Sénèque
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[7,0] Livre septième.

[7,63] LXIII. IL NE FAUT PAS S'AFFLIGER SANS MESURE DE LA PERTE DE SES AMIS.

Vous êtes chagrin de la perte de votre ami Flaccus : fort
bien ! mais n'allez pas vous en affliger plus que de raison. Je
n'ose vous prescrire de ne vous point affliger; pourtant, c'est
ce qu'il y aurait de mieux, selon moi. Mais où trouver cette
fermeté d'âme, sinon chez l'homme qui s'est mis au-dessus de
la fortune? Un pareil événement le froissera, mais ce sera tout.

Quant à nous, on peut nous pardonner notre propension aux
larmes, pourvu qu'elles ne soient pas immodérées, et que nous
ayons la force de les retenir. Il ne faut pas que la mort d'un
ami nous laisse les yeux secs, il ne faut pas non plus qu'elle
les inonde: qu'on répande une larme, à la bonne heure ; mais
qu'on évite les pleurs. Il vous semble que je vous impose une
condition bien dure : cependant le prince des poëtes grecs
n'accorde le droit de pleurer que pour un seul jour, quand il
dit que «Niobé même pensa à prendre quelque nourriture. »

Vous voulez savoir d'où proviennent ces lamentations, ces
pleurs immodérés? C'est que nos larmes ont pour objet de faire
ressortir nos regrets, et qu'au lieu de céder à la douleur, nous
nous occupons d'en faire parade; car ce n'est jamais pour son
compte qu'on exhale sa tristesse. 0 déplorable folie ! la douleur
même a son ostentation ! - Quoi donc? oublierai-je mon
ami? - Vous lui assurez un souvenir bien court, s'il ne doit pas
durer plus longtemps que votre douleur. Ce front soucieux, la
première chose venue va le dérider; sans parler encore du
temps, qui adoucit tous les regrets, qui calme les chagrins
même les plus cuisants. Au premier moment où vous cesserez
de vous observer, ce masque de tristesse tombera. Pour le
présent, vous surveillez votre douleur; mais elle échappe
même à votre surveillance; elle doit passer d'autant plus
vite, qu'elle a plus de vivacité. Faisons en sorte que le souvenir
de nos pertes ait des charmes pour nous; on ne revient
pas volontiers sur une idée qui doit affliger. Cependant, s'il est
impossible de se rappeler sans chagrin le nom des amis que
nous avons perdus, ce chagrin du moins n'est pas sans quelque
plaisir. Car, ainsi que disait Attalus, «le souvenir des
amis que la mort nous a enlevés est agréable, tout comme
certains fruits dont on aime l'âpreté, ou bien comme un vin
trop vieux dont l'amertume même flatte notre palais; puis,
lorsque le temps commence à agir, tout ce que ce souvenir
avait de fâcheux s'évanouit, et il ne nous reste plus que du
plaisir.
» Suivant le même Attalus, «l'idée que nos amis sont
vivants est douce comme le miel et comme le gâteau. Le ressouvenir
de ceux qui sont morts, si agréable qu'il soit, est
toujours mêlé d'amertume. Or, n'est-il pas reconnu que les
choses amères et légèrement âpres stimulent l'estomac?
» Je
ne suis point de cet avis : le souvenir des amis qui m'ont été
enlevés m'est doux et agréable. Quand je les possédais, je
m'attendais à les perdre : après les avoir perdus, je crois les
posséder encore.

Faites donc, mon cher Lucilius, ce qu'exige votre équité;
cessez de mal interpréter les bienfaits de la fortune. Elle vous
a enlevé un ami; mais elle vous l'avait donné. Hâtons-nous de
jouir de nos amis, parce que nous ne savons pas combien de
temps cela doit durer. Rappelons-nous combien de fois nous
les avons quittés pour faire quelque long voyage; combien de
fois il est arrivé que, réunis dans le même lieu, nous ne les
avons pas vus; et nous reconnaîtrons que nous en avons été
privés plus longtemps de leur vivant. Mais le moyen de supporter
ceux qui pleurent sans mesure des amis, après les
avoir négligés pendant leur vie, et qui, pour aimer les gens,
attendent qu'ils les aient perdus! Si leur chagrin a tant d'expansion,
c'est qu'ils craignent qu'on ne doute s'ils aimaient,
et qu'ils veulent en imposer par cet étalage tardif de leur
affection. Avons-nous d'autres amis? nous les outrageons, nous
montrons le peu de cas que nous faisons d'eux, puisque nous
les considérons comme incapables de nous consoler, à eux tous,
de la perte d'un seul que nous pleurons: N'en avons-nous point
d'autres ? nous nous faisons à nous-mêmes un tort plus grave
que celui que nous fait la fortune; car elle ne nous a enlevé
qu'un ami, et rien ne nous empêchait de nous en faire d'autres.

De plus, il est impossible que celui qui n'a su aimer qu'un
seul homme l'ait aimé avec excès. Si un individu, dépouillé par
des voleurs, se mettait à pleurer la perte de sa tunique, au lieu
d'aviser au moyen de se garantir du froid, et de couvrir ses
épaules, ne le regarderiez-vous pas comme le plus extravagant
des hommes? Eh bien! si la tombe a reçu celui que vous
aimiez, cherchez quelqu'un à aimer; car il est plus raisonnable
de chercher à remplacer un ami, que de le pleurer. Ce
que je vais ajouter est bien rebattu, je le sais; mais faut-il
omettre une vérité, parce qu'elle a été dite par tout le monde?
Votre douleur résistât-elle à la raison, le temps y mettra un
terme. Or, n'est-il pas bien honteux que chez un sage ce soit
la lassitude du chagrin qui remédie an chagrin ? Arrêtez vos
larmes, au lieu d'attendre qu'elles s'arrêtent d'elles-mêmes, et
discontinuez au plus tôt ce que vous ne pourriez faire longtemps,
quand même vous le voudriez. Nos ancêtres ont fixé à
un an le deuil pour les femmes, non afin qu'il durât tout ce
temps, mais afin qu'il n'allât pas au delà. Quant aux hommes,
il n'y a point de temps fixé pour eux, parce que raisonnablement
on ne prouvait pas leur en accorder. Eh bien! de toutes
ces pauvres petites femmes qu'on a eu tant de peine à retirer
du bûcher, à séparer du cadavre de leurs maris, en est-il une
dont les larmes aient duré un mois seulement ? II n'est rien
dont on se fatigue aussi vite que de la douleur : récente, elle
trouve des consolateurs et intéresse quelques bonnes âmes;
mais quand elle est vieille, tout le monde en rit, et l'on fait
bien; car ou elle est affectée, ou elle est déraisonnable.

Moi, qui vous prêche si bien, j'ai pleuré Années Sérénus
avec si peu de mesure, qu'on peut, à mon grand regret, me
compter parmi ceux que la douleur a vaincus. Mais je condamne
aujourd'hui ma conduite, et je reconnais que ma tristesse
est provenue surtout de ce que je n'avais jamais songé
qu'il pût mourir avant moi. Je considérais seulement, qu'il
était moins âgé, et beaucoup moins âgé que moi; comme si le
destin observait aucun ordre ! Ayons donc toujours présent à
notre pensée, que ceux que nous aimons sont mortels tout
comme nous. J'aurais dû me dire à cette époque : «Sérénus
est plus jeune que moi; mais qu'importe ? S'il est dans l'ordre
qu'il meure après moi, il se peut aussi qu'il meure avant.
»
Faute de cette prévision, la fortune m'a pris au dépourvu. A
présent, je sais que tout est mortel, et que la mortalité n'a pas
de règle fixe. Il suffit qu'une chose puisse arriver un jour,
pour qu'elle puisse arriver aujourd'hui. Pensons donc, mon
cher Lucilius, que nous serons bientôt où nous sommes si fâchés
qu'il soit : et peut-être (si, comme des sages l'ont publié,
il est pour nous un dernier asile) celui que nous croyons perdu
pour nous n'a fait que nous précéder.



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