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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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difference entre la joie et la volupte et la folie des hommes





Sénèque
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[6,59] LIX. DIFFERENCE ENTRE LA JOIE ET LA VOLUPTE. - DE LA FOLIE DES HOMMES.

Votre lettre m'a fait grand plaisir. Permettez-moi ce langage
ordinaire, et ne donnez pas à ces mots la signification
qu'ils ont parmi les stoïciens. Nous condamnons le plaisir, et
c'est à bon droit ; pourtant, c'est le terme dont nous nous servons
habituellement pour exprimer le contentement de l'âme.
Je le répète, le plaisir, si nous ramenons ce mot à la rigueur
de nos principes, c'est une chose honteuse, et la joie n'appartient q
u'au sage, parce que c'est l'élan d'une âme sûre de ses
avantages et de ses forces. Cependant on dit tous les jours qu'on
a ressenti une vive joie de l'avénement au consulat d'un ami; de
son mariage, de l'accouchement de sa femme; événements qui
sont si peu des sujets de joie, qu'ils ne sont souvent qu'un commencement
d'affliction: tandis que l'essence de la joie, c'est de
ne jamais cesser, ni tourner à mal. Aussi, quand Virgile a dit «les
mauvaises joies de l'âme
», il s'est servi d'une expression élégante,
mais assez impropre, car il ne peut y avoir de mauvaise
joie. Sans doute, il a entendu parler des plaisirs, et il a exprimé
ce qu'il voulait dire; car il avait en vue les insensés qui s'applaudissent
de leur mal. Quant à moi, je n'ai pas eu fort de dire que
votre lettre m'a causé un grand plaisir : car, alors même
que l'ignorant a un motif légitime de se réjouir, le sentiment
irréfléchi qu'il éprouve, toujours voisin du chagrin qui en résulte,
n'est à mes yeux qu'un plaisir qui, né du préjugé, est
sans mesure et sans discrétion.

Mais, pour revenir à mon sujet, voici pourquoi votre lettre
m'a charmé. Vous avez les paroles à commandement : votre
discours ne vous emporte pas plus loin que vous n'aviez dessein .
d'aller. Il est beaucoup d'écrivains qui se laissent détourner
de leur but par l'attrait d'un mot heureux. Chez vous, rien de
semblable : tout est précis et approprié au sujet. Vous ne dites
que ce que vous voulez, et vous exprimez plus que vous ne
dites. Cette qualité en révèle une beaucoup plus grande : elle
prouve que votre esprit aussi n'a rien de vide ni d'enflé. J'ai
remarqué vos métaphores, qui, pour être hardies, ne sont ni
hasardées ni déplacées. J'ai remarqué aussi vos images; car,
nous les interdire pour les attribuer exclusivement aux poëtes,
c'est n'avoir point lu nos anciens auteurs, qui ne cherchaient
point encore à faire applaudir leur éloquence. Ceux-là même
qui prenaient la parole pour la simple démonstration d'un fait,
sont remplis de figures. Pour moi, j'estime que nous en avons
besoin, non pour le même motif que les poëtes, mais afin de
prêter appui à notre faiblesse, et de rendre nos idées plus
sensibles au lecteur ou à l'auditeur.

Je lis en ce moment Sextius, esprit vigoureux, dont les ouvrages,
écrits en grec, respirent une philosophie toute romaine.
Une image employée par lui m'a frappé : celle d'une armée
qui, se voyant menacée de tous côtés par l'ennemi, marche au
combat, formée en bataillon carré. Le sage, dit-il, doit faire
de même, déployer ses vertus en tous sens, afin qu'en cas
d'attaque il y ait des troupes toutes prêtes, et que sans confusion
elles obéissent au moindre signe du chef. Ce que nous voyons
pratiquer dans les armées conduites par d'habiles capitaines,
cette précaution prise pour que le commandement du général
soit entendu à la fois de toutes les troupes, disposées de manière
que le signal donné par un seul homme se communique
en un moment à la cavalerie et à l'infanterie; cette précaution,
dit Sextius, nous est encore plus nécessaire qu'aux guerriers
mêmes. Souvent il est arrivé qu'ils ont craint l'ennemi sans
sujet, et que le chemin le plus suspect s'est trouvé le plus sûr.

Mais pour la folie, il n'y a point de paix possible : elle est
menacée d'en haut comme d'en bas; un côté n'est pas plus
tranquille que l'autre ; le péril se montre et devant et der-
rière; elle s'épouvante de tout, n'est prête à rien, et a peur
même de ses auxiliaires. Le sage, au contraire, sans cesse sur
ses gardes, est fortifié contre toutes les attaques : la misère, le
deuil, l'ignominie, la douleur, auront beau l'assaillir, il ne reculera
jamais. Plein d'assurance, il marchera contre ses ennemis,
et au milieu de ses ennemis. Mais nous, mille liens nous
retiennent et nous réduisent à l'impuissance; à force d'avoir
croupi dans le vice, il est devenu difficile de nous purifier. Car
nous ne sommes pas souillés seulement, nous sommes infectés.
Sans passer de cette image à une autre, je vais rechercher
pourquoi la folie nous retient avec autant d'acharnement,
question qui m'a bien souvent occupé. En premier lieu, c'est
parce que nous la repoussons faiblement, et que nous ne
nous servons pas de toutes nos forces pour nous guérir ;
ensuite, nous n'avons pas assez de foi aux vérités découvertes
par les sages; nous ne nous en abreuvons pas assez largement,
et nos efforts ne sont point proportionnés à une aussi grande
tâche. Le moyen d'apprendre à combattre les vices comme il
faut, quand on ne s'en occupe que dans les intervalles qu'ils
nous laissent? Nous n'avons pas pénétré au fond de la sagesse;
nous n'avons fait que l'effleurer; et donner quelques courts
instants à la philosophie, paraît encore trop à des gens affairés.
Mais le plus grand obstacle, c'est notre promptitude à être
contents de nous-mêmes. S'il nous arrive de rencontrer des
gens qui nous trouvent sages, honnêtes et vertueux, nous
nous croyons tels. Et ce n'est point assez pour nous d'un éloge
mesuré; tous ceux qu'accumule la flatterie la plus impudente,
nous les prenons comme chose due. Ainsi, qu'on vante notre
perfection et notre sagesse, nous n'avons garde de contredire,
quoique nous sachions bien que c'est un mensonge grossier;
et nous poussons à tel point la complaisance pour nous, que
nous recherchons surtout lés éloges que nous méritons le
moins par notre conduite. L'homme le plus cruel veut
passer pour humain; celui qui vit de rapines, pour généreux;
celui qui est adonné au vin et à la débauche, pour
tempérant. Ainsi, comme on se croit parfait, on n'est nullement
disposé à se réformer.

Dans le temps où Alexandre courait l'Inde, et portait la désolation chez des
peuples peu connus même de leurs voisins, il fut un jour blessé d'une
flèche, au siège d'une ville, tandis qu'il en faisait le tour et
cherchait le côté faible des remparts. Il n'en resta pas moins à
cheval, et continua sa route. Mais bientôt le sang s'arrête ; la
plaie, en se séchant, devient plus douloureuse, la jambe suspendue
s'engourdit; il ne peut aller plus loin, et s'écrie :
«Tout le monde m'assure que je suis fils de Jupiter, mais cette
blessure me crie que je ne suis qu'un homme.
» Faisons de
même, lorsque la flatterie viendra nous enivrer : chacun pour
notre compte, disons : « Vous m'assurez que je suis sage, mais
je vois combien de choses inutiles et nuisibles je désire encore;
je ne sais même pas, ce que la satiété enseigne aux bêtes,
quelles doivent être les limites du boire et du manger; j'ignore
jusqu'à la portée de mon estomac.
»

Maintenant, je vais vous apprendre le moyen de reconnaître
combien vous êtes loin d'être sage. Le sage est un homme
plein de joie et d'allégresse, qui, toujours calme et inébranlable,
vit de pair avec les dieux. Descendez en vous-même.
N'êtes-vous jamais triste ? l'espoir ne vous fait-il jamais
éprouver les tourments de l'attente ? votre âme se maintient-elle
nuit et jour dans une égalité parfaite, toujours élevée et
contente d'elle-même? S'il en est ainsi, vous avez atteint le
faîte du bonheur humain. Mais si vous cherchez le plaisir partout,
et quel qu'il soit, sachez qu'il vous manque en sagesse
tout ce qui vous manque en contentement. Vous aspirez au
bonheur, mais vous vous trompez, si vous comptez y arriver
par les richesses, si c'est aux honneurs et aux affaires que vous
le demandez. Tous ces biens, que vous recherchez comme
devant vous donner plaisir et contentement, sont autant de
sources de chagrin. On court après la vraie joie; mais ce qui
la rend durable et solide, on l'ignore entièrement : celui-ci
la cherche dans les festins et la débauche, celui-là dans l'ambition
et dans un vaste cortége de clients ; un autre dans les
bras d'une maîtresse; un autre dans un vain étalage de savoir
littéraire, et dans des études qui ne guérissent de rien. Tous
ces hommes se laissent séduire par des amusements trompeurs
et passagers : ainsi l'ivresse nous fait payer une heure de folle
gaieté par un long ennui; ainsi les applaudissements et les
acclamations de la faveur populaire s'achètent et s'expient par
de cruels soucis. Souvenez-vous donc bien que l'effet de la sagesse
est une joie soutenue. L'âme du sage, semblable à la
région qui est au-dessus de la lune, jouit d'une sérénité continuelle.

Vous avez donc un motif suffisant de désirer la sagesse,
puisque la joie ne quitte jamais le sage. Mais cette joie
résulte de la conscience de sa vertu; cette joie ne se rencontre
que chez l'homme énergique, juste et tempérant. - Quoi !
me direz-vous, les fous et les méchants ne connaissent donc
pas la joie ? - Pas plus que le lion qui a trouvé sa proie.
Quand ils sont las de crapule et de débauche, quand le jour
les a surpris buvant encore, quand les aliments délicieux dont
ils ont surchargé leur estomac commencent à tourner à l'aigre,
alors ces malheureux, se souvenant des vers de Virgile, s'écrient:
« Vous savez comment nous avons passé notre dernière nuit
au milieu d'une joie mensongère.
»
Les débauchés passent, en effet, chaque nuit au milieu de
fausses joies, et comme si elle devait être la dernière : au contraire,
la joie que goûtent les dieux et les émules des dieux n'a
jamais d'interruption ni de fin ; elle finirait, si elle était d'emprunt ;
mais comme elle ne vient pas d'autrui, elle ne dépend
pas d'autrui : ce que la fortune n'a point donné, il n'est pas en
son pouvoir de l'ôter.


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