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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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la plupart des hommes ignorent leurs vices





Sénèque
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[6,0] Livre sizième.

[6,53] LIII. LA PLUPART DES HOMMES IGNORENT LEURS VICES; LA PHILOSOPHIE
LES LEUR DECOUVRE ET LEUR APPREND A LES GUERIR.

Que ne me persuadera-t-on pas, puisque l'on a pu me persuader
de naviguer? Quand je partis, la mer était calme. Le
ciel, il est vrai, était chargé de ces nuages cendrés qui se résolvent
presque toujours en pluie ou en vent; mais je crus
qu'un trajet aussi court que celui de Parthénope à Pouzzoles se
pouvait hasarder, malgré l'aspect douteux et menaçant du ciel.
Afin donc d'arriver plus vite, au lieu de suivre le détour de la
côte, je pris le large et pointai droit sur Nesida. J'étais si
avancé qu'il m'était indifférent de continuer ma route ou de
revenir, lorsque soudain le calme qui m'avait séduit, disparut.
Ce n'était pas encore la tempête, mais la mer devenait
houleuse et les flots se pressaient de plus en plus. Alors je priai
le pilote de me débarquer sur la première côte venue. Toutes
étaient escarpées et inabordables, et, disait-il, dans la tempête
il ne craignait rien tant que la terre. J'étais trop malade pour
songer au danger; car j'avais de ces nausées lentes et sans effet
qui remuent la bile sans la chasser. Je pressai donc de nouveau
le pilote, et le forçai, bon gré mal gré, de gagner le rivage.
Comme nous y touchions, sans attendre, suivant le précepte de Virgile,
Qu'on tourne la proue vers la mer ;
ou
Qu'on jette l'ancre du haut de la proue:
et ne me rappelant que mon ancien métier de nageur, je m'élance
enveloppé de mon manteau dans la mer en homme qui
ne craint pas l'eau froide. Imaginez ce que j'ai souffert à gravir
les rochers, à chercher une route, à m'en faire une. J'ai senti
dès lors que les marins n'ont pas tort de craindre la terre. On
aurait peine à croire tout ce que j'ai eu à soutenir, alors que je
ne pouvais me soutenir moi-même. Car, sachez-le bien, Ulysse
n'était pas tellement brouillé avec Neptune, qu'il fit naufrage
partout; mais il était sujet au mal de tuer. Aussi, moi, quelque
navigation que j'entreprenne, j'y passerai vingt ans.

Aussitôt que j'eus remis mon estomac, qui, une fois hors de
la mer, fut quitte des nausées, comme il arrive toujours;
quand des frictions eurent ranimé mon corps, je me mis à
songer combien nous sommes sujets à oublier nos infirmités,
même celles du corps, qui cependant se font quelquefois sentir,
et à plus forte raison celles de l'âme, qui se cachent d'autant
plus qu'elles sont plus graves. Un léger frisson, on n'y fait
pas attention ; mais lorsqu'il s'est développé et qu'une véritable
fièvre s'est allumée, alors il n'est homme si dur et si accoutumé
à souffrir qui ne fasse l'aveu de son mal. Les pieds
font mal, les articulations éprouvent comme des piqûres ! on
dissimule, on parle d'une entorse au talon, d'une fatigue
causée par quelque violent exercice. Tant que la maladie n'est
pas décidée, on lui cherche un nom quelconque ; mais quand
elle a commencé à gonfler les chevilles et à effacer toute différence
entre les deux pieds, alors il faut bien convenir que
c'est la goutte.

Dans les maladies de l'âme, c'est tout le contraire; on les sent d'autant
moins qu'elles sont plus sérieuses.
N'en soyez pas surpris, mon cher Lucilius. Quand on dort d'un
demi-sommeil et qu'on perçoit encore vaguement les objets,
il arrive parfois qu'en dormant on a le sentiment du sommeil;
mais un sommeil profond anéantit jusqu'aux songes, et pèse
tellement sur l'âme, qu'il lui ôte tout usage de son intelligence.
Pourquoi ne voit-on personne convenir de ses vices?
parce qu'on en est encore dominé. Il faut être éveillé pour raconter
ses songes, et guéri pour avouer ses vices. Eveillons-nous
donc afin de pouvoir condamner nos erreurs. C'est la
philosophie seule qui nous réveillera, c'est elle seule qui dissipera
notre sommeil léthargique. Consacrez-vous à son culte ;
vous êtes digne d'elle comme elle est digne de vous. Jetez-vous
dans les bras l'un de l'autre ; renoncez pour elle à tout
autre chose, mais définitivement, ouvertement, car il ne faut
pas une philosophie provisoire. Si vous étiez malade, vous
cesseriez de vous occuper de vos propres affaires, vous oublieriez
le barreau, et nul n'obtiendrait de vous de quitter
le lit pour lui aller servir de conseil ; tout votre soin serait
de vous guérir au plus tôt. Quoi! ne sauriez-vous donc en
faire autant à présent? sacrifiez tout pour arriver à la vertu;
on n'y parvient pas, si l'esprit est ailleurs occupé.

La philosophie est jalouse de son empire; elle fixe l'heure
et ne l'accepte pas. Ce n'est point un passe-temps, mais une
occupation de tous les moments ; c'est une maîtresse absolue
qui ne paraît que pour commander. Les habitants d'une ville
offraient à Alexandre une partie de leur territoire et la moitié
de leurs biens : « Je ne suis pas venu, leur dit-il, pour recevoir
ce que vous me donneriez, mais pour vous laisser ce dont je
ne voudrais pas.
» Ainsi parle la philosophie en toute circonstance :
« Je ne suis pas faite pour recevoir le temps que vous aurez de reste;
vous vous contenterez de la part que je vous ferai.
»

Tournez toute votre pensée du côté de la philosophie, embrassez-la,
chérissez-la; qu'un immense intervalle vous sépare
du reste de l'humanité! Presque égal aux dieux, vous laisserez
bien loin derrière vous tous les mortels. - Vous me demandez
quelle différence existera entre eux et vous. - Ils dureront
plus longtemps. Mais quelle habileté ne faut-il pas pour tout
renfermer dans un point ! Le sage trouve dans sa vie ce que
Dieu trouve dans l'éternité. Il a même un avantage sur Dieu:
celui-ci ne craint rien grâce à sa nature, le sage grâce à sa
volonté. Quelle grandeur de pouvoir allier la faiblesse humaine
avec la sécurité d'un bien! La philosophie possède une
force incroyable contre les coups du sort. Ferme et solide, les
traits ne s'attachent point à son corps; quelquefois elle les brave
et les pare avec les seuls plis de son manteau, comme de légers
dards. D'autres fois elle les repousse et les renvoie à l'ennemi
même qui les a lancés.


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