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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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la vertu seule procure un bonheur veritable





Sénèque
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[3,27] XXVII. LA VERTU SEULE PROCURE UN BONHEUR VERITABLE.

Vous me donnez des avis, dites-vous. Sans doute vous vous
êtes déjà averti, déjà corrigé vous-même ! et c'est pour cela que
vous vous occupez de corriger les autres ? - Non, Lucilius;
malade moi-même, je n'ai pas la folle prétention de guérir
autrui ; mais, couché, pour ainsi dire, dans la même infirmerie,
je m'entretiens avec vous de nos souffrances mutuelles; je
vous communique mes recettes. Les discours que vous entendez,
c'est à moi-même qu'ils s'adressent. Je vous introduis au
fond de mon âme, et là, en votre présence, je me fais des reproches,
je me dis: «Compte tes années, et tu rougiras d'avoir
encore les caprices, les projets de ton enfance. Préviens le jour
de ta mort; fais mourir tes vices avant toi ; arrache-toi à ces
plaisirs orageux qui coûtent si cher, aussi funestes après qu'avant
la jouissance. Le trouble survit au crime ignoré; les voluptés
criminelles entraînent le repentir. Elles n'ont rien de solide,
rien de durable; elles sont éphémères, quand elles ne sont
pas nuisibles. Aspire plutôt à un bonheur constant; or, il n'en
est pas pour l'âme, si elle ne le tire d'elle-même. La vertu seule
procure un bonheur perpétuel et inaltérable. Les obstacles
qu'elle peut rencontrer ne sont que de légers nuages qui passent
au-dessous d'elle, sans en éclipser la splendeur. Quand
seras-tu appelé à jouir de cette félicité? Tu continues à la chercher,
mais tu te hâtes d'y atteindre. Que d'ouvrage il te reste
à faire ! que de veilles et de travaux pour atteindre ce but! et
nul autre ne peut le faire par procuration; point de substituts
ici, comme en certains genres de littérature.

Nous avons connu le riche Calvisius Sabinus ; il avait les biens d'un affranchi ;
il il en avait de plus le caractère. Jamais je n'ai vu d'homme en
qui la fortune eût plus mauvaise grâce. Sa mémoire était infidèle
au point qu'il oubliait tantôt le nom d'Ulysse, tantôt
celui d'Achille, tantôt celui de Priam, noms qu'il connaissait
aussi bien, du reste, que nous connaissons ceux de nos pédagogues.
Jamais vieux nomenclateur, forgeant les noms au lieu
de les dire, n'estropia les notes des citoyens romains, comme
notre Sabinus ceux des Troyens et des Grecs; et pourtant il voulait
à toute force être savant. Voici donc l'expédient qu'il imagina.
Il achète à grands frais des esclaves pour retenir, l'un
Homère, l'autre Hésiode : les poëtes lyriques formaient autant
de départements assignés à neuf esclaves. Qu'il les ait payés
fort cher, rien d'étonntant à cela; il ne les trouva pas tout faits,
il fallut les commander. Avec cette recrue, il se met à harceler
ses convives. Voulait-il citer un vers, il trouvait à ses pieds à
qui le demander; mais souvent il restait court au milieu de sa
citation. Satellius Quadratus, un de ces parasites qui, vivant
aux dépens de la sottise des riches, les flattent par conséquent,
et (ce qui en est une suite non moins nécessaire) les tournent
en ridicule, Satellius lui conseilla de monter également un
répertoire de grammairiens. Chaque esclave me revient à cent
mille sesterces, disait Sabinus. Vous auriez eu les manuscrits
à moins, répliqua le parasite. Néanmoins, notre riche croyait
tout de bon savoir ce qu'on savait chez lui. Le même Satellius
lui conseillait de s'exercer à la lutte, lui maigre, pâle, infirme.
Eh! comment le puis-je? répondit Sabinus ; c'est à peine si je
vis. Oh! ne dites pas cela, je vous prie, dit Satellius : voyez cette
foule d'esclaves vigoureux qui vous appartiennent.

- Non, la sagesse ne s'emprunte ni ne s'achète; elle serait à vendre,
qu'elle ne trouverait pas, je crois, d'acheteurs. La folie, au
contraire, en trouve tous les jours.

Mais il faut que je vous paie et vous dise adieu. «La richesse
n'est que la pauvreté réglée sur la nature.
» Voilà ce que répète
Epicure, et de mille manières ; mais on ne peut assez répéter
ce qu'on ne peut assez apprendre. A quelques malades, il suffit
d'indiquer les remèdes; à d'autres, il faut les faire prendre de force.


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