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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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la force âme convient au sage. ne pas trop craindre avenir.





Sénèque
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[2,13] LETTRE XIII. Sur la force d'âme qui convient au sage. Ne pas trop craindre l'avenir.

Ton courage est grand, je le sais. Avant même de t'être armé de ces préceptes
qui nous sauvent, qui triomphent des plus rudes atteintes, tu étais, en face de
la Fortune, assez sûr de toi, bien plus sûr encore quand tu en es venu aux mains
avec elle et que tu as mesuré tes forces. Et qui peut jamais se fier fermement
aux siennes, s'il n'a vu mille difficultés surgir de toutes parts et quelquefois
le serrer de près ? Pour une âme énergique et qui ne pliera sous le bon plaisir
de personne, voilà l'épreuve, la vraie pierre de touche. L'athlète ne saurait
apporter au combat toute l'ardeur nécessaire, s'il n'a jamais reçu de
contusions. Celui qui a vu couler son sang, dont les dents ont craqué sous le
ceste, qui, renversé, a supporté le poids de l'adversaire étendu sur lui, que
l'on a pu abattre sans abattre son courage, qui à chaque chute s'est relevé plus
opiniâtre, celui-là descend plein d'espoir dans l'arène. Ainsi, pour suivre la
similitude, souvent la Fortune t'a tenu sous elle et, loin de te rendre, dégagé
d'un seul bond tu l'as attendue plus fièrement : la vertu croit et gagne aux
coups qu'on porte. Toutefois, si bon te semble, accepte de moi de nouveaux
moyens de résistance. II y a, ô Lucilius, plus de choses qui font peur qu'il n'y
en a qui font mal, et nos peines sont plus souvent d'opinion que de réalité. Je
te parle ici le langage non des stoïciens, mais de l'autre école, moins hardie.

Car nous disons, nous, que tout ce qui arrache à l'homme la plainte ou le cri
des douleurs, tout cela est futile et à dédaigner. Oublions ces doctrines si
hautes et néanmoins si vraies : ce que je te recommande, c'est de ne pas te
faire malheureux avant le temps ; car ces maux, dont l'imminence apparente te
fait pâlir, peut-être ne seront jamais, à coup sûr ne sont point encore. Nos
angoisses parfois vont plus loin, parfois viennent plus tôt qu'elles ne doivent
; souvent elles naissent d'où elles ne devraient jamais naître. Elles sont ou
excessives, ou chimériques, ou prématurées. Le premier de ces trois points étant
controversé et le procès restant indécis, n'en parlons pas quant à présent. Ce
que j'appellerais léger, tu le tiendrais pour insupportable ; et je sais que des
hommes rient sous les coups d'étrivières, que d'autres se lamentent pour un
soufflet. Plus tard nous verrons si c'est d'elles-mêmes que ces choses tirent
leur force ou de notre faiblesse. En attendant promets-moi, quand tu seras
assiégé d'officieux qui te démontreront que tu es malheureux, de ne point juger
sur leurs dires, mais sur ce que tu sentiras : consulte ta puissance de
souffrir, appelles-en à toi-même qui te connais mieux que personne : D'où me
viennent ces condoléances ? quelle peur agite ces gens ? ils craignent jusqu'à
la contagion de ma présence, comme si l'infortune se gagnait ! Y a-t-il ici
quelque mal réel ; ou la chose ne serait-elle point plus décriée que funeste ?


Adresse-toi cette question : N'est-ce pas sans motif que je souffre, que je
m'afflige ; ne fais-je point un mal de ce qui ne l'est pas ?-
Mais comment
voir si ce sont chimères ou réalités qui causent mes angoisses ? Voici à cet
égard la règle. Ou le présent fait notre supplice, ou c'est l'avenir, ou c'est
l'un et l'autre. Le présent est facile à apprécier. Ton corps est-il libre,
est-il sain, aucune disgrâce n'affecte-t-elle ton âme, nous verrons comment tout
ira demain, pour aujourd'hui rien n'est à faire.
Mais demain arrivera.

Examine d'abord si des signes certains présagent la venue du mal, car presque
toujours de simples soupçons nous abattent, dupes que nous sommes de cette
renommée qui souvent défait des armées entières, à plus forte raison des
combattants isolés. Oui, cher Lucilius, on capitule trop vite devant l'opinion :
on ne va point reconnaître l'épouvantail, on n'explore rien, on ne sait que
trembler et tourner le dos comme les soldats que la poussière soulevée par des
troupeaux en fuite a chassés de leur camp, ou qu'un faux bruit semé sans garant
frappe d'un commun effroi. Je ne sais comment le chimérique alarme toujours
davantage : c'est que le vrai a sa mesure, et que l'incertain avenir reste livré
aux conjectures et aux hyperboles de la peur. Aussi n'est-il rien de si
désastreux, de si irrémédiable que les terreurs paniques : les autres ôtent la
réflexion, celles-ci, jusqu'à la pensée. Appliquons donc ici toutes les forces
de notre attention. Il est vraisemblable que tel mal arrivera, mais est-ce là
une certitude ? Que de choses surviennent sans être attendues, que de choses
attendues ne se produisent jamais ! Dût-il même arriver, à quoi bon courir
au-devant du chagrin ? il se fera sentir assez tôt quand il sera venu : d'ici là
promets-toi meilleure chance. Qu'y gagneras-tu ? du temps. Mille incidents
peuvent faire que le péril le plus prochain, le plus imminent, s'arrête ou se
dissipe ou aille fondre sur une autre tête. Des incendies ont ouvert passage à
la fuite ; il est des hommes que la chute d'une maison a mollement déposés à
terre ; des têtes déjà courbées sous le glaive l'ont vu s'éloigner, et le
condamné a survécu à son bourreau. La mauvaise fortune aussi a son inconstance.

Elle peut venir comme ne venir pas : jusqu'ici elle n'est pas venue : vois le
côté plus doux des choses. Quelquefois, sans qu'il apparaisse aucun signe qui
annonce le moindre malheur, l'imagination se crée des fantômes ; ou c'est une
parole de signification douteuse qu'on interprète en mal, ou l'on s'exagère la
portée d'une offense, songeant moins au degré d'irritation de son auteur qu'à
tout ce que pourrait sa colère. Or la vie n'est plus d'aucun prix, nos misères
n'ont plus de terme, si l'on craint tout ce qui en fait de maux est possible.
Que ta prudence te vienne en aide, emploie ta force d'âme à repousser la peur du
mal même le plus évident ; sinon, combats une faiblesse par une autre, balance
la crainte par l'espoir. Si certains que soient les motifs qui effraient, il est
plus certain encore que la chose redoutée peut s'évanouir, comme celle qu'on
espère peut nous décevoir. Pèse donc ton espoir et ta crainte, et si l'équilibre
en somme est incertain, penche en ta faveur et crois ce qui te flatte le plus.
As-tu plus de probabilités pour craindre, n'en incline pas moins dans l'autre
sens et coupe court à tes perplexités. Représente-toi souvent combien la majeure
partie des hommes, alors qu'ils n'éprouvent aucun mal, qu'il n'est pas même sûr
s'ils en éprouveront, s'agitent et courent par tous chemins. C'est que nul ne
sait se résister, une fois l'impulsion donnée, et ne réduit ses craintes à leur
vraie valeur. Nul ne dit :
Voilà une autorité vaine, vaine de tout point : cet
homme est fourbe ou crédule. On se laisse aller aux rapports ; où il y a
doute, l'épouvante voit la certitude ; on ne garde aucune mesure, soudain le
soupçon grandit en terreur.

J'ai honte de te tenir un pareil langage et de t'appliquer d'aussi faibles
palliatifs. Qu'un autre dise :
Peut-être cela n'arrivera-t-il pas ! Tu
diras, toi :
Et quand cela arriverait ? Nous verrons qui sera le plus fort.
Peut-être sera-ce un heureux malheur, une mort qui honorera ma vie. La ciguë a
fait la grandeur de Socrate : arrache à Caton le glaive qui le rendit à la
liberté, tu lui ravis une grande part de sa gloire.

Mais c'est trop longtemps t'exhorter ; car toi, c'est d'un simple avis, non
d'une exhortation que tu as besoin. Nous ne t'entraînons pas dans un sens qui
répugne à ta nature ! tu es né pour les choses dont nous parlons. Tu n'en dois
que mieux développer et embellir ces heureux dons. Mais voici ma lettre finie :
je n'ai plus qu'à lui imprimer son cachet, c'est-à-dire quelque belle sentence
que je lui confierai pour toi.
L'une des misères de la déraison, c'est de
toujours commencer à vivre. Apprécie ce que ce mot signifie, ô Lucilius, le
plus sage des hommes, et tu verras combien est choquante la légèreté de ceux qui
donnent chaque jour une base nouvelle à leur vie, qui ébauchent encore, près
d'en sortir, de nouveau, projets. Regarde autour de toi chacun d'eux : tu
rencontreras des vieillards qui plus que jamais se préparent à l'intrigue, aux
lointains voyages, aux trafics. Quoi de plus pitoyable qu'un vieillard qui
débute dans la vie ! Je ne joindrais pas à cette pensée le nom de son auteur, si
elle n'était assez peu connue et en dehors des recueils ordinaires d'Epicure,
dont je me suis permis d'applaudir et d'adopter les mots.


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