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Sénèque : approche rapide
Lettre 1 à Lucilius, version exclusive Ternoise 2017
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la vieillesse la mort volontaire





Sénèque
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LETTRE XII : Avantages de la vieillesse. Sur la mort volontaire.

De quelque côté que je me tourne, tout ce que je vois me dé­montre que je suis
vieux. J'étais allé à ma campagne, près de la ville, et je me plaignais des
dépenses qu'entraînait le délabrement de ma maison. Le fermier me dit qu'il n'y
avait point négligence de sa part, qu'il faisait tout ce qu'il devait, mais que
le bâtiment était vieux. - Ce bâtiment s'est élevé sous ma main ! que vais-je
devenir, moi, si des murs de mon âge tombent déjà en poudre ? J'étais piqué ; je
saisis le premier sujet d'exhaler ma mauvaise humeur : « On voit bien, dis-je,
que ces platanes sont négligés ; ils n'ont plus de feuilles ; quelles branches
noueuses, rabougries ! quels troncs affreux et rongés de mousse ! cela
n'arriverait pas, si l'on prenait soin de les déchausser, de les arroser.
» Lui
de jurer par mon bon génie qu'il y fait tout ce qu'on y peut faire, qu'il n'omet
aucun soin, mais qu'ils ont un peu d'âge. - Entre nous, c'est moi qui les avais
plantés, qui avais vu leur premier feuillage. Me tournant vers l'entrée du logis
: « Quel est, dis-je, ce vieux décrépit très bien placé là au seuil de ma porte,
car il s'apprête à le passer pour toujours ? où as-tu fait cette trouvaille ? le
beau plaisir d'aller enlever les morts du voisinage ! - Vous ne me recon­naissez
pas ? dit l'autre. Je suis Felicio, à qui vous apportiez des jouets. Je suis le
fils de Philositus, votre fermier ; j'étais votre petit favori. - Le bonhomme
radote complètement. Ce poupon là mon petit favori ! au fait, il pourra l'être :
voilà que les dents lui tombent.
»

Je dois à ma campagne d'y avoir vu de tous côtés ma vieillesse m'apparaître.
Faisons-lui bon accueil et aimons-la : elle est pleine de douceurs pour qui sait
en user. Les fruits ont plus de saveur quand ils se passent ; l'enfance n'a tout
son éclat qu'au moment où elle finit ; pour les buveurs, la dernière rasade est
la bonne, c'est le coup qui les noie, qui rend l'ivresse parfaite. Ce qu'a de
plus piquant toute volupté, elle le garde pour l'instant final. Le grand charme
de la vie est à son déclin, je ne dis pas au bord de la tombe, bien que, même
sur l'extrême limite, elle ait à mon gré ses plaisirs. Du moins a-t-elle pour
jouissance l'avantage de n'en désirer aucune. Qu'il est doux d'avoir lassé les
passions, de les avoir laissées en route ! « Mais il est triste d'avoir la mort
devant les yeux !
» D'abord elle doit être autant devant les yeux du jeune homme
que du vieillard car elle ne nous appelle point par rang d'âge ; puis on n'est
jamais tellement vieux qu'on ne puisse espérer sans pré­somption encore un jour.
Or un jour, c'est un degré de la vie : l'ensemble d'un âge d'homme se compose de
divisions, de petits cercles enveloppés par de plus grands. Il en est un qui les
embrasse et les comprend tous : celui qui va de la naissance à la mort. Tel
cercle laisse en dehors les années de l'adolescence ; tel autre enferme dans son
tour l'enfance tout entière ; vient ensuite l'année qui rassemble en elle tous
les temps qui multipliés forment la vie. Une moindre circonférence borne le
mois, une bien moindre encore le jour ; mais le jour va, comme tout le reste, de
son commencement à sa fin, de son aurore à son couchant. Aussi Héraclite, que
l'obscurité de son style a fait surnommé le Ténébreux, dit que chaque jour
ressemble à tous : ce qu'on a interprété diversement. Les uns entendent qu'il
est pareil quant aux heures, et ils disent vrai ; car si un jour est un espace
de vingt-quatre heures, nécessairement tous les jours entre eux sont pareils,
parce que la nuit gagne ce que le jour perd. D'autres appliquent cette
ressemblance à l'ensem­ble de tous les jours, la plus longue durée n'offrant que
ce qu'on trouve en une seule journée, lumière et ténèbres. Dans les révolutions
alternatives du ciel ce double phénomène se répète, mais n'est jamais autre,
qu'il s'abrège ou qu'il se prolonge. Disposons donc chacune de nos journées
comme si elle fermait la marche, comme si elle achevait et complétait notre vie.
Pacuvius qui, par une sorte de prescription, fit de la Syrie son domaine, qui
présidait lui-même aux libations et au banquet de ses funérailles, se faisait
porter de la table au lit, aux applaudissements de ses amis de débauche, et l'on
chantait en grec au son des instruments : Il a vécu ! il a vécu ! Il
s'enterrait, cet homme, tous les jours. Ce qu'il faisait par dépravation,
faisons-le dans un bon esprit ; et, en nous livrant au sommeil, disons,
satisfaits et joyeux :
J'ai vécu, jusqu'au bout j'ai fourni ma carrière
Si Dieu nous accorde un lendemain, soyons heureux de le recevoir. On jouit
pleinement et avec sécurité de soi-même, quand on attend le lendemain sans
inquiétude. Qui dit le soir : « J'ai vécu », peut dire le matin : «Je gagne une
journée.
»

Mais il est temps de clore ma lettre. Quoi ! dis-tu, elle m'arrivera sans la
moindre aubaine ? » Ne crains rien : elle te portera quelque chose. Quelque
chose, ai-je dit ? beaucoup même. Car quoi de plus excellent que ce mot que je
lui confie pour te le transmettre : « Il est dur de vivre sous le joug de la
nécessité, mais il n'y a nulle nécessité d'y vivre ?
» et comment y en aurait-il
? De toutes parts s'ouvrent à la liberté des voies nombreuses, courtes, faciles.
Rendons grâce à Dieu : on ne peut retenir personne dans la vie : point de
nécessités que l'homme ne puisse fouler aux pieds. « Il est d'Epicure, dis-tu,
ce mot-là. Pourquoi donner ce qui n'est pas à toi ? Toute vérité est mon bien ;
et je ne cesserai de t'envoyer de l'Epicure à foison, pour que les gens qui
jurent d'après un maître et considèrent non ce qu'on a pu dire, mais qui l'a
dit, sachent que les bonnes pensées appartiennent à tous.


lettre suivante : la force âme convient au sage. ne pas trop craindre avenir.



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